Hugo De Groot
Hugo De Groot

L’histoire véridique du Breton Pierre Malherbe… Le voyageur Pierre Malherbe (1570-1637) aurait tiré grand profit à rencontrer le philosophe du droit international Hugo de Groot alias Grotius (1583-1645). Se sont-ils jamais rencontrés ? Ils avaient un ami commun, l’un des plus grands linguistes de la fin de la Renaissance. En outre, ils baignaient dans le même lac vivifiant de l’humanisme qui ferraillait alors avec les tenants de l’obscurantisme et de l’Inquisition.

Exactement au moment, – 1605 -, où le juriste de la République hollandaise rédigeait son livre sur les Indes (De Indis), Malherbe effectuait le premier voyage jamais réalisé autour du monde par les continents, et conseillait l’empereur moghol Akbar, maître des Indes orientales.

À Paris, son étonnant périple ne fut connu à son époque que par l’entourage d’Henri IV et par le roi lui-même. Puis, ayant refusé de publier ses mémoires, il a disparu des livres d’Histoire. Quatre siècles plus tard, il m’a été possible de le reconstituer, grâce à des documents épars qui permettent de narrer son histoire qui en dit long sur cet univers en pleine mutation à l’époque de la première mondialisation.

Au prix de mille aventures, son odyssée a duré cinq mille jours soit quinze ans. Malherbe est né à Vitré en 1570, sur les marches de Bretagne, dans une riche famille de marchands de chanvre ou canevas avec lequel on tissait les toiles de navires, – tels les galions du Portugais Magellan qui fut le premier à faire le tour du monde sur les océans -, les ailes des moulins ou les sacs qu’on utilise à travers toute l’Europe.

La guerre de Religion qui ensanglantait le royaume de France était moins cruelle en Bretagne. Mieux à Vitré, surnommée «Petit Genève» à cause de ses Huguenots, catholiques et protestants se partageaient le pouvoir. Enfant, Malherbe a même vu au dehors de l’église Notre-Dame où il fut baptisé, le prêtre monter sur la «chaire à polémique» et répondre aux critiques de ses paroissiens aussi bien que des huguenots mêlés à eux pour le seul plaisir de la controverse. C’était unique en cette fin du XVIe siècle ! Et riche d’enseignements !

Papistes et huguenots se côtoyaient à Vitré dans la Confrérie des marchands d’Outre-mer, à laquelle appartenait sa famille, et qui, quand il a douze ans en 1582, décide de l’envoyer en Couverture complèteAndalousie.
Dans Sanlúcar de Barrameda, port avancé de Séville, le jeune Malherbe vit dans la communauté bretonne protégée par l’un des Grands d’Espagne, le duc de Medina Sidonia. Le maître d’armes de ce dernier fera de Malherbe un fier duelliste, mais surtout ce Jerónimo Carranza le familiarise avec les œuvres d’humanistes de l’époque à commencer par l’Italien Giordano Bruno qui sera brûlé en 1600 sur le bûcher de l’Inquisition. C’est sur la base de ses théories qu’il a conçu son traité d’escrime De la philosophie des armes.

La Confrérie a décidé de financer les études de Pierre Malherbe, adolescent, dans les universités de Valladolid et Salamanque. Dans cette dernière, comparée à Oxford et à la Sorbonne, les étudiants lisent en cachette les livres interdits d’Erasme, de Juan Vivés ou de Rabelais.

Malherbe a changé d’identité et se fait appeler Pedro Malahierba. La raison ? La Confrérie des marchands bretons veut élargir ses débouchés au Nouveau monde, mais le roi Philippe II a interdit, – sous peine de mort -, à des étrangers de commercer directement aux Indes occidentales. Salamanque, d’où il décroche ses diplômes, est aussi le fief des religieux qui désapprouvent le rôle des conquistadors : en 1593 quand Malherbe va prendre son envol, c’est José de Acosta, le recteur qui a autrefois évangélisé les Incas, qui lui donne une lettre d’introduction. Empruntant la Porte du Large, de Sanlúcar, le Breton vogue vers le Mexique.

Dans cette Nouvelle-Espagne, fort de ses compétences d’ingénieur en métallique, il découvre une mine d’argent, mais se la fait voler par le vice-roi. C’est le début d’aventures étonnantes. Au Haut Pérou (aujourd’hui Bolivie), Malherbe est ingénieur dans la mine de Potosí. Il traverse le Pacifique, rallie les Philippines, la Chine, et bientôt l’Hindoustan. Pendant cinq ans, il réside au Fort Rouge d’Agra, le palais du Grand Moghol Akbar, non sans effectuer des incursions au Tibet, au Bengale, à Golconde, Samarcande ou Kaboul.

Ayant appris le farsi (qu’on parle à la Cour des Moghols comme à celle du Shah de Perse) et l’hindoustanî, il s’entretient souvent avec Akbar, manifestement passionné par les récits du Français (Dans son anthologie The French in India, publiée à Bombay en 1990, Rose Vincent présente d’ailleurs Malherbe comme le premier des Français connus en Inde).

Mais surtout notre «trotte-monde» scrute l’Islam très particulier dont Akbar se proclame le prophète. Sous l’influence de son vizir soufi, Abou Fazl, le Moghol constitue sa propre variante de la religion musulmane sinon une nouvelle religion appelée Din-i-Ilahi.

Objectif ? Regrouper les meilleurs aspects des autres croyances. Elle n’a ni livre saint, ni cérémonies, ni prêtres, ni dogmes religieux. Elle vise à unir ses sujets dans ce qu’il appelle «la réforme des mœurs du peuple»…

Ainsi Akbar a épousé une princesse rajpoute en lui permettant de garder sa propre religion hindoue. Leur mariage a été conçu selon les rites de cette dernière de sorte qu’il ne peut pas la répudier comme le font fréquemment les affidés de l’Islam. C’est un «mariage pour l’éternité», selon la phrase consacrée. À l’instar du Moghol, les femmes épousant un homme d’une autre croyance peuvent garder la leur si cela leur chante.

De même, Akbar a exigé que les mahométans ne mangent plus de vache, animal sacré des hindous. Il a introduit le calendrier perse (abolissant la date de 623, l’Hégire de Mahomet célébrant sa fuite à Médine), puis les fêtes de Zoroastre.

Il a encore décrété que tous doivent payer les mêmes impôts, – les Musulmans bénéficiant jusque-là de certaines exemptions -, et ceci en dépit de l’opposition farouche des Oulémas, les docteurs de la loi.

Ces derniers protestent aussi lorsqu’Akbar marque son opposition à la circoncision des garçons de moins de douze ans. Plus grands, ceux-ci doivent donner leur accord s’ils acceptent de subir cette opération. Même le prince Salim (le futur empereur Djahângir), le propre fils d’Akbar, n’est point circoncis.

Cette loi ne s’applique pas aux femmes d’Hindoustan exemptées de toute forme de circoncision. Cependant, comme l’empereur cherche en toute chose l’équilibre, il décide que les Bramines hindous ne doivent plus exiger que les veuves de leur religion soient brûlées sur le bûcher de leur défunt mari au cours de la cérémonie du sati… Puis, il confère à la caste des Bramines le pouvoir de résoudre les disputes entre hindous. Enfin, il interdit, quelle que soit la religion, qu’on tue des enfants nouveau-nés.

Pierre Malherbe assiste aussi aux étonnantes discussions sous la coupole de l’Ibadat-Khana, la «maison de l’adoration». Sous la tonnelle d’un grand jardin du palais, assis en cercle, leur livre saint à la main, tandis qu’on leur verse du thé et qu’on leur apporte des fruits pour se rafraîchir, des savants devisent. Et débutent des duels de mots entre «mahométans», venus des diverses écoles coraniques, – y compris les mollahs chiites (venus de Golconde) -, des professeurs de la secte hindoue Jaïn (du Gujarat), des philosophes bramines, de diverses sectes hindoues, des Juifs, des Sikhs du Penjab, des Chrétiens arméniens ainsi que des représentants de la philosophie de Zoroastre, venus de Perse, sans oublier les deux ou trois Jésuites que Malherbe fréquente… Depuis vingt ans à Agra, le Jésuite Jérôme Xavier – neveu de Saint François Xavier a instruit Akbar des principes de la religion catholique espérant le convertir, tout comme fait au même moment Matteo Ricci en Chine auprès de l’empereur Ming.

«Mon ancêtre, le grand Gengis Khan, disait qu’un dieu en vaut un autre. Que tous les croyants sont frères, quoiqu’en disent les prêtres des différentes religions…», a l’habitude d’expliquer Akbar. Ce qui fit dire à Malherbe : «Tout cela montre que ce prince est plus déiste que mahométan comme était Tamerlan [son autre ancêtre]. Et de fait il ne réprouve point la religion chrétienne, ainsi il l’estime en toutes choses morales, excepté en ce qui est de n’avoir qu’une femme, qu’il ne peut goûter en aucune sorte, comme il me le dit souvent ; ce que la reine toutefois, comme aussi les autres femmes du palais, approuvent fort.»

C’est grâce à ces aventures et à son séjour chez le Shah Abbâs en Perse, de la dynastie chiite des Safavides, à partir de 1606, que Pierre Malherbe complète sa connaissance du monde musulman. Inévitablement, la tolérance des autres religions, autant que des mœurs si variées à travers le monde, devient un credo pour l’audacieux Breton.

Rentré en France en 1608, il rencontrera à plusieurs reprises le roi Henri IV à qui il propose de créer la «Compagnie des Indes» et de signer un traité avec le Shah de Perse. Et c’est pour lui un grand plaisir de connaître le souverain qui a mis fin à la guerre de Religion, en signant dix ans plus tôt, l’Edit de Nantes, dans sa Bretagne natale. C’est grâce au géographe du roi, le chanoine Pierre Bergeron – comme le Vert-Galant huguenot converti au catholicisme – que nous avons beaucoup de choses des voyages de Malherbe. On est en 1609, lors de ces rencontres. Pendant ce temps, Grotius publie son ouvrage révolutionnaire Mare Liberum, qui énonce que la mer est un territoire international et donc libre.

À Paris, le roi de France semble enthousiaste à l’idée de voir Malherbe voguer avec une nouvelle expédition aux fins d’enrichir le royaume. Hélas, il est assassiné le 14 mai 1610 et Malherbe repartira proposer, avec succès, ses services au roi Philippe III d’Espagne…

Pendant trois ans, à Paris, le Vitréen aura rencontré de nombreux savants, notamment spécialistes des nombreuses langues qu’il a pratiquées. Parmi eux Thomas van Herp, alias Erpenius, né à Gorcum en 1584, professeur de l’Université de Leyde, ami du linguiste Casaubon, bibliothécaire d’Henri IV.
Comme Erpenius est en train de rédiger le premier dictionnaire latin-arabe, sculptant au couteau dans le bois ses caractères arabes, il vient à Paris à la rencontre de Malherbe. Ce dernier pourra l’aider à trouver des expressions, des mots difficiles, des idiomes comme ceux dont il a usé, notamment du côté de Bagdad.

Puis Erpenius retournera en Hollande et parlera sans doute de Malherbe à l’un de ses meilleurs amis : nul autre que Grotius l’a recommandé afin qu’il soit titulaire de la chaire d’arabe à Leyde… !

Roger Faligot

Roger Faligot

L’écrivain Roger Faligot est l’auteur de Les Sept Portes du monde, (roman historique sur l’histoire véridique de Pierre Malherbe) publié début novembre chez Plon.

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