L’Arche de Zoé ou le contraste humanitaire

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Quelle perception l’autre a-t-il de moi ? Que me laisse-t-il percevoir de lui ? Dans ce texte, Bérangère Musseau, “ex-log” approvisionnement MSF à Abéché, exprime les doutes, vrais, et les certitudes, parfois trompeuses, du personnel humanitaire de terrain. Une réflexion qui est au coeur des interrogations sur les pratiques humanitaires, celles d’aujourd’hui et de demain…

Une photo est toujours une rencontre entre un sujet et un photographe. Cette petite et son regard perçant, presque moqueur, m’interroge. A l’évidence, c’est elle qui me regarde. Au-delà de l’intérêt habituel des mômes pour les appareils photos ou pour les Blancs en promenade, cet enfant pose ses yeux sur moi, et m’interroge, jeune blanche, étrangère, ici au Tchad. Le bébé dans son dos s’endort sur ses épaules fragiles de sœur, de petite maman. Quel âge a-t-elle ? C’est étrange comme son regard me renvoie une image de moi-même et des questionnements sur la légitimité de ma présence, ici, dans son terrain de jeux. Petite fille des rues d’Abéché qui semble me dire : « Que veux-tu voir en moi, toi qui me vole mon regard ? »

Je me revois enfant, allongée face au chirurgien qui vient de m’opérer du nez, et qui me prend en photo. Il m’expose à sa tribu d’étudiants en médecine. Je me tais. D’ailleurs je n’existe pas. Je suis un  « cas », un résultat d’une opération de médecine moderne, un petit singe qui ouvre la bouche quand on lui demande. Je suis cette gamine qui a du mal à sourire à ses bienfaiteurs.

Il faut dire merci à ces « kawadjia », maman me l’a appris. C’est grâce à eux que l’on a pu trouver de la nourriture et de quoi vivre, lors de notre long périple qui nous a mené jusqu’à Abéché depuis la frontière Est du Tchad. Et pourtant…

Humanitaire, Blanc, en 4×4

Et pourtant, rien ne lui interdit de s’interroger, à cette petite. Pourquoi les humanitaires de toutes les couleurs qu’elle croise sont-ils toujours des Blancs roulant en 4×4, flashant les mômes du bord-des-routes avec du matériel qui pourrait nourrir tout son village pendant une semaine ? Petite fille au regard franc, qui semble vouloir percer les secrets des relations Nord-Sud. Pourquoi en effet depuis la nuit des temps l’homme blanc est l’homme riche, tantôt colonisateur, tantôt bienfaiteur, tandis que les petits africains courent éternellement nus pieds dans la poussière africaine…

De chez nous en France, cette photo de toi nous renvoi l’image d’une petite victime. Tu as les cheveux roux et le visage fin de la malnutrition, les épaules frêles qui portent déjà le poids d’une autre vie humaine. Et ce regard parfaitement culpabilisateur, qui nous interroge. Ton portrait pourrait être une parfaite affiche du métro parisien, qui nous dirait « Pense à moi, je suis dans la merde… »

Pourtant, dans la réalité, cette photo a été prise lors d’une promenade à Abéché un dimanche, parmi un groupe d’enfants rieurs qui ne demandaient qu’à poser pour la postérité… Ces mêmes enfants qu’on a failli enlever à leurs parents au nom de la «culpabilité occidentale».

Car bien heureusement cette petite fille ne vit pas son quotidien comme celui d’une victime perpétuelle. Ses journées bien remplies sont à l’image de celles de la majorité de ses concitoyens, au rythme des corvées d’eau, des petits frères à surveiller et des jeux partagés avec les enfants de sa rue. Sa maman qui travaille dur au marché, et son papa, qu’elle n’a pas revu depuis des semaines, parti chercher de quoi nourrir la famille, ailleurs, plus loin…

Un charter d’enfants…

Et pourtant on a failli t’enlever à ta famille sous le prétexte d’une vie meilleure, ailleurs. Là où l’humanitaire devient légitime parce qu’il agit en croyant faire le bien. Car forcément, si tu es la victime, je deviens ton sauveur.

A ce jour la justice française ne s’est jamais réellement prononcée sur cet acte d’«enlèvement humanitaire», condamnant et relaxant à la fois cette équipe de bons Samaritains en brousse africaine. Sans doute qu’effectivement, ils ne sont pas directement coupables de leurs actes, mais il fallait alors juger l’ensemble, le contexte, et enfin, l’acte d’enlèvement. A ce jour les familles des 103 enfants  attendent toujours leurs compensations financières, mais surtout,  elles attendent des excuses publiques de la part des responsables de ce « malencontreux » charter d’enfants à vendre pour la France, tous déguisés en « vrais petits blessés de guerre ».

Merci de ton regard petite fille d’Abéché, il me renvoie la balle. Effectivement, sans ces organisations internationales qui habitent ta ville, la situation chez toi serait sans doute pire encore. Ton pays, en proie à une guerre civile récurrente depuis des lustres, ne t’offre pas l’accès à la nourriture, aux soins et à l’éducation que tu mérites. Sans doute que ton avenir de petite femme au foyer est déjà tout tracé dans ce pays qui ne te donnera probablement jamais la chance de comprendre l’environnement planétaire dans lequel tu évolues.

Et à moins d’un coup de baguette magique, peu de chance que la situation chez toi ne change, et que d’un seul coup, les populations africaines bénéficient d’un confort matériel et intellectuel semblable à celui de nos sociétés européennes. A l’inverse, peu probable également qu’une crise en Europe, aussi importante soit elle, parvienne à priver la majeure partie de la population de logements, de nourriture et de… nouvelles technologies. C’est un cercle vicieux. Ceux qui ont accès aux clés de la compréhension du monde sont les mêmes qui peuvent en constater l’injustice. Et qui peuvent alors choisir de modifier le cours des choses, en s’engageant, par exemple, dans une cause dite humanitaire. Le cercle vicieux de l’humanitaire qui amène aujourd’hui des milliers de jeunes Blancs en mal de reconnaissance chez eux à venir « faire le bien » chez toi.

Mais là encore, notre envie de faire le bien a ses limites. Toujours ce cercle vicieux, ce contraste humanitaire, qui fait que les « sauveurs » sont et resteront originaires de ces pays  bénéficiaires d’un système qui fait que l’Afrique ne changera sans doute jamais de côté. Ainsi, quelque soit leur objectif, les penseurs et les pompiers du monde ont comme point commun leurs origines, ce monde dit « développé », tandis que le continent noir a pour seul trésor lui revenant, ces milliers de petits pieds nus courant éternellement dans la poussière.

C’est vrai, c’est avant tout humain, l’humanitaire. Mais a-t-on le droit de « piller » aussi les enfants, comme on a pillé et pille toujours les richesses d’un continent ? Lorsque je me souviens de l’humanitaire des années 80, je revois ces images terribles aux infos d’enfants qui souffrent et qu’il faut « aider ». A cette époque, l’image des humanitaires est celle de véritables pompiers d’urgence intervenant à l’échelle internationale. Je me souviens avoir fait le tour de mon lotissement  avec mes copains, en réclamant à toutes les portes « du riz pour la Somalie ». On veut aider, se sentir utile face à l’injustice, et sauver, et pallier les défaillances et les erreurs des politiques, car nous sommes choqués par cette misère qui s’offre à nous grâce à la magie du poste de télévision. Sauveurs du monde, et après, s’il reste le même ?

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