Parcours de chercheur : le miroir de l’engagement humanitaire

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Chadia Boudarssa participe à l’atelier Migrations animé par Lila Belkacem à l’EHESS, en partenariat avec Grotius International et l’institut Panos Paris. Elle y a présenté sa thèse lors d’une séance méthodologique sur le « terrain en contexte migratoire ».

Outre un thème de recherche très pertinent et une approche particulière, le parcours de Chadia nous éclaire sur les raisons qui amènent les jeunes chercheurs d’aujourd’hui à aborder un sujet aussi particulier que celui de l’analyse du travail et de l’engagement dans les organisations humanitaires. Se dessine alors une étude à l’image de celles qui émergent avec les jeunes chercheurs d’aujourd’hui, c’est-à-dire transdisciplinaire, lié à l’expérience personnelle, et questionnant tant les discours que les formes émergentes de l’engagement humanitaire. Chadia revient ici sur son parcours, ses motivations, quelques problèmes méthodologiques rencontrés lors de sa recherche et quelques conclusions.

Alice Corbet : Votre parcours humain et professionnel est très lié à votre parcours universitaire. Ainsi, vous avez travaillé en RDC pour une ONG. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi vous vous êtes engagée dans ce projet et ce que vous y avez fait ?

Chadia Boudarssa : Après un DEA [1], j’ai été deux ans enseignante d’espagnol et, l’été, bénévole pour une association qui envoyait des jeunes à l’étranger pour participer à un projet local. Pour moi, il était normal de donner de son temps, de transmettre et de recevoir : il s’agit de partager la chance qu’on a. C’est ainsi que j’ai postulé auprès d’ONG puis que j’ai monté un projet à Naplouse, ce qui m’a permis d’avoir une première expérience concrète de gestion d’un projet. J’ai ensuite été recrutée comme « Chargée de distribution » par une grande ONG et je suis partie en RDC dans le Nord Kivu pendant 6 mois. Avec mes collègues congolais, on évaluait les besoins des réfugiés isolés, on organisait avec le logisticien la distribution de « kits non alimentaires» (tentes, couverture…). C’était 6 mois intenses avec des journées très longues, des rencontres humaines et surtout ce sentiment d’utilité et d’appartenance à une même communauté humaine. On  travaillait beaucoup mais on avait également des moments de détente : il y avait une bonne ambiance, la solidarité était de mise et surtout on travaillait dans un immense respect professionnel réciproque pour l’intérêt général auquel on contribuait.

–  En quoi cette expérience vous a poussée à vous poser des questions sur l’engagement dans les ONG, et à reprendre vos études ?

L’année précédent mon départ en RDC,  j’avais repris des études et commencé un cursus en sociologie. Or, lors des entretiens avec les recruteurs des ONG, j’ai remarqué que la question des motivations à postuler auprès d’une ONG est primordiale, sachant que les profils des candidats sont divers et variés. C’est ainsi qu’à Goma, j’ai commencé à mener une étude informelle sur ce thème au cours de discussions individuelles et collectives lors des dîners, des fêtes, des réunions… À chaque fois que je rencontrais un nouvel expatrié je lui posais des questions et cela faisait rire mes collègues car ils connaissaient les questions par cœur ! J’ai alors décidé de faire le mémoire de Master 1 sur les volontaires. C’était un peu compliqué à  gérer car je passais mon temps à changer de casquette : du statut de collègue à celui de chercheure, alors même qu’on habitait tous ensemble. Mais ma connaissance interne du milieu humanitaire m’a permis de mener à bien cette enquête.

– Ainsi vous avez entamé vos recherches…

J’ai mis deux ans à rédiger mon mémoire de master 1 [2] car j’ai vraiment eu besoin de prendre de la distance avec les entretiens, du fait que je connaissais les personnes interviewées. J’ai cherché à expliquer pourquoi un individu décide de s’engager dans l’humanitaire –dont l’entrée est sélective- et quelles stratégies il mobilise pour réussir la concrétisation de son engagement.

Ensuite j’ai rédigé mon master 2 sur la prééminence de la figure du « volontaire » [3]dans lequel j’ai tenté d’analyser les catégories objectives du personnel humanitaire, qu’il soit national / local, volontaire expatrié, salarié expatrié ou au siège, stagiaire ou bénévole, notamment en étudiant d’une part les discours et les représentations proposées par l’ONG quant à ce « travail engagé » (ou « engagement-travail »), et d’autre part les procédures de gestion des ressources humaines salariées (au siège et sur le terrain).

– Pourquoi avez-vous décidé de continuer vos recherches dans une thèse ?

La thèse est pour moi une façon « d’aller jusqu’au bout » de ma réflexion et, en quelque sorte, de continuer à être du milieu même si, professionnellement, j’appartiens à un autre. C’est très réjouissant et très difficile de savoir mêler sa vie personnelle et professionnelle à des cours, à de nombreuses lectures, à traiter les multiples entretiens, à savoir « angler » et problématiser sa recherche, et enfin à commencer le travail fastidieux d’écriture… Cela fait maintenant 7 ans que je travaille sur la problématique et c’est toujours aussi passionnant ! Contrairement à de nombreux doctorants, j’ai la chance d’avoir un travail qui me permet d’être débarrassée des soucis matériels et du problème de la carrière. Mais, en contrepartie, le temps me manque parfois un peu !

–  Sur quoi porte votre thèse et que semble-t-il apparaître ?

Ma thèse Entre travail et engagement, les acteurs expatriés et nationaux -bénévoles, volontaires et salariés- des ONG de développement. Le cas des ONG internationales de développement au Maroc [4] porte sur l’engagement et le travail en ONG qui est une pratique sociale à mi-chemin entre militantisme et activité professionnelle : l’étudier emprunte à la fois aux répertoires d’actions qui concernent l’engagement, le militantisme et l’activité professionnelle. J’ai fait plusieurs enquêtes au Maroc dont la plus longue a duré 3 mois et j’ai pu faire des entretiens avec des acteurs associatifs d’ONG de diverses nationalités, que je suis en train d’analyser.

Il s’agit de questionner cette pratique hybride que constitue le travail en ONG international entre travail et engagement, d’analyser la carrière des expatriés entre enchantement et précarité, et bien sûr de comprendre les motivations des personnes à s’engager, sans oublier la problématique de l’expatriation. Pour ce faire, j’utilise à la fois la sociologie politique de l’engagement et du militantisme, la sociologie du travail et des professions, la sociologie de la vocation et la sociologie de l’immigration. Il s’avère en outre que l’engagement éveille des résonances biographiques, individuelles et collectives, et qu’il fait écho au parcours de vie.

  Comment les déplacements / migrations du personnel sont-ils envisagés par le des ONG et quelles politiques observez vous ?

La question de l’émigration / expatriation est très importante dans les ONG internationales car il s’agit d’aller mener des projets à l’étranger auprès de bénéficiaires qui n’appartiennent pas à notre quotidien proche. Les expatriés sont diplômés et acquièrent une expérience très enrichissante à l’étranger : or, on note un manque de reconnaissance et de valorisation quant à cette expérience de la part des RH en France (même si cela commence à changer lentement). Mais on ne peut pas faire de l’humanitaire toute sa vie sans aucune pause, notamment pour les ONG d’urgence ou le stress est très important ! La question du retour en France est donc primordiale (même si il existe des ONG qui accompagnent ce retour) : certains volontaires peuvent se retrouver sans emploi, sans aucun revenu  [5], et parfois sans droit aux allocations chômage. Le retour est donc vraiment difficile… Pourquoi ne pas inventer un statut spécifique aux travailleurs de l’humanitaire, calqué par exemple sur celui des intermittents du spectacle, leur permettant ainsi d’avoir une ouverture de droits quand ils sont entre deux missions ?

 

 [1]Chadia a commencé son parcours universitaire en LEA (Langues Étrangères Appliquées), puis en effectuant un DEA en études Ibériques.
 [2]« L’entrée en humanitaire : engagement, professionnalisation et identité. Les salariés et les volontaires expatriés », sous la direction de Jules Falquet, à Paris VII
 [1] « La prééminence de la figure du « volontaire » dans les ONG humanitaires d’urgence et ses conséquences sur le personnel humanitaire, du terrain au siège », toujours sous la direction de Jules Falquet, à Paris VII
 3] Sous la direction de Patrick Cingolani, à Paris X
 [4] Excepté l’épargne constituée pendant le volontariat soit environ 700 € par mois