Maintenir le cap d’une recherche au service des besoins humanitaires

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La recherche ACF a occupé une place stratégique en interne et a été portée au plus haut niveau en particulier ces 10 dernières années. Qu’il s’agisse d’un responsable de programme confronté à des baisses d’approvisionnement drastiques en produits nutritionnels thérapeutiques sur une base isolée à Myanmar alors que le nombre d’enfants malnutris se présentant au centre ne cesse d’augmenter, ou d’un membre adhérent en charge de voter annuellement l’allocation de fonds propres en France, la volonté et le constat sont les mêmes : la recherche doit apporter des outils rigoureux permettant de répondre à des questions sur le terrain.

En 1993, lorsqu’un éminent pédiatre chercheur collabore avec la responsable Nutrition & Santé d’ACF sur le projet de développement d’un protocole thérapeutique amélioré de la prise en charge de la malnutrition aiguë sévère incluant la définition de laits thérapeutiques spécialisés, ACF est encore une ONG de taille modeste, avec peu de salariés au siège. Alors que les taux de récupération sont bas et les taux de mortalité élevés dans les centres de traitement nutritionnels thérapeutiques sur le terrain, les équipes d’ACF accueillent avec grand plaisir le test du nouveau protocole, dans les camps de réfugiés en Éthiopie notamment. Les taux de récupération sont nettement améliorés. Une publication scientifique pose les premiers jalons d’une reconnaissance au niveau international. Le protocole, mis à l’échelle, reste, aujourd’hui encore, le traitement de référence.

En 1996, l’institut de recherche pour le développement et une compagnie privée élaborent une pâte nutritionnelle thérapeutique prête à l’emploi qui présente les mêmes vertus nutritionnelles que le lait thérapeutique avec un avantage non négligeable : de grandes facilités de conservation qui lui permettent d’être conservé longtemps en période de grande chaleur et consommé sans addition d’eau. Ces résultats laissent présager une révolution dans la prise en charge de la MAS : si un enfant est diagnostiqué sévèrement malnutri sans que ce statut ne soit associé à des complications médicales, il pourra être pris en charge grâce à ce produit facilement transportable et facile d’utilisation directement au sein de sa communauté. Afin de valider son acceptabilité, sa valeur nutritive et son efficacité, l’intégration de ce produit au sein du protocole de traitement est testée dans les programmes d’ACF. Les tests s’avèrent probants : les résultats sont publiés dans un journal scientifique de référence, et les humanitaires s’en réjouissent ; cette nouvelle pratique va permettre de couvrir les besoins d’un nombre bien plus conséquent d’enfants malades.

Ces deux exemples, non exhaustifs mais néanmoins de référence dans l’histoire de la prise en charge de la malnutrition aiguë sévère, permettent d’illustrer assez simplement ce qu’a toujours été la recherche pour ACF et la place qu’elle souhaite lui voir conserver : une recherche qui soit opérationnelle, guidée par la praticité et les nécessités de terrain, présentant un impact et une reconnaissance à l’international. Confrontés à des besoins souvent supérieurs aux moyens en leur possession, c’est bien au quotidien que les praticiens de l’humanitaire s’interrogent sur les possibilités d’améliorer la qualité et/ou la couverture de leurs programmes. Qu’elle soit réalisée à partir d’une innovation « forcée » du fait de contraintes fortes rencontrées au sein de certains contextes humanitaires, révélant par ailleurs chez les humanitaires une grande capacité d’inventivité et de réaction, ou dans des cadres plus stables permettant la mise en œuvre d’un projet dans des conditions plus contrôlées, la recherche a toujours été perçue à ACF comme un moyen d’améliorer la qualité et/ou la couverture des interventions de terrain. Il existe toujours une solution et, comme le voudrait le culte de l’exigent(e) humanitaire, une solution qui soit idéalement prouvée et répliquable à grande échelle.

Toute collaboration à ce sujet est souvent appréciée. La volonté des équipes de bénéficier d’une expertise externe qualifiée, au-delà d’induire de fait une certaine prise de recul sur leurs propres interventions, a souvent été à l’origine de collaborations fructueuses entre ces deux mondes académiques et humanitaires, trop souvent stigmatisés éloignés.

Où en est ACF aujourd’hui ?

Après avoir participé aux tests scientifiques permettant de valider l’efficacité des produits nutritionnels thérapeutiques dans le traitement de la SAM dans les années 90 et 2000, ACF est aujourd’hui dotée d’un service Recherche réunissant une petite dizaine de chercheurs. Cette équipe multidisciplinaire à l’interface du monde académique et des programmes du terrain a en charge de mettre en œuvre une quinzaine de projets de recherche dans les pays d’interventions d’ACF. Les domaines de recherche sont aujourd’hui plus vastes et couvrent un champ de thématiques plus élargi, du fait de la complexité de la problématique lorsque l’on s’attaque aux causes de la sous-nutrition. Les domaines de recherche ACF suivent globalement ceux de la stratégie internationale actuelle : le diagnostic, le traitement et la prévention de la sous-nutrition pour une grande partie de ses activités, ainsi que la réponse et la préparation aux urgences humanitaires, en fonction des opportunités.

Dans le domaine de la sous-nutrition, si le principal défi est aujourd’hui d’œuvrer afin que tous les enfants sévèrement malnutris aient accès au traitement, ce qui est loin d’être le cas dans de nombreux pays où la prévalence reste élevée, il est également fondamental de mettre en œuvre tous les efforts possibles pour que les enfants ne (re)chutent pas dans cette maladie. L’intégration du protocole de traitement de la malnutrition aiguë sévère au sein des systèmes de santé nationaux – effort porté par l’OMS et la communauté internationale – en parallèle d’une intégration et d’une sensibilisation forte des communautés, ainsi que l’identification et le développement d’approches préventives efficaces et coût-efficaces représentent les principaux axes de lutte contre la sous-nutrition aujourd’hui. La recherche est au cœur du processus, car de nombreuses questions restent en suspens. Les causes de la sous-nutrition sont multisectorielles et très dépendantes des contextes : il est important de se doter d’outils permettant de mieux les appréhender, quels que soient le contexte et le temps disponible, afin de cibler des actions de prévention adaptées. Parmi les approches de prévention de la sous-nutrition testées aujourd’hui dans nos programmes de recherche, on notera les programmes d’assistance alimentaire, de transferts monétaires et d’amélioration des pratiques de soins, y compris d’hygiène. Les liens entre maladies infectieuses et sous-nutrition sont à étayer. La dimension sociale, géopolitique et multisectorielle de la sous-nutrition doit être mieux intégrée et considérée dans les programmes d’ACF.

L’équipe recherche d’ACF accompagne ainsi au quotidien les équipes opérationnelles dans la formulation des besoins de recherche et dans la mise en œuvre de programmes de recherche au sein des missions. Elle assure les publications et communications scientifiques au sein de la sphère internationale, le suivi de l’utilisation des résultats sur le terrain et leur influence au niveau de la définition des politiques nationales et internationales. Au vu du nombre d’acteurs importants impliqués aujourd’hui et des besoins de recherche encore criants au vu des moyens alloués au niveau international, l’application de ces tâches reste toutefois encore un enjeu.

Maintenir le cap d’une recherche opérationnelle – éléments de perspective

En 2014, si de grands progrès, décrits partiellement ici, ont été réalisés dans la prise en charge de la malnutrition aiguë sévère, la tâche visant à traiter et prévenir la sous-nutrition reste conséquente et ardue du fait de la complexité de cette problématique, située à la croisée parfaite des domaines de la santé et de l’alimentaire, et du nombre tristement croissant des désastres humanitaires prévus par diverses revues scientifiques et études de prospectives humanitaires actuelles.

Ayant connu une forte augmentation du volume de ses activités depuis les années 90 et présentant encore certainement un potentiel de croissance à l’annonce de ce nombre de désastres plus important, ACF doit plus que jamais s’assurer de l’existence d’un lien fort entre ses activités de recherche et ses programmes de terrain ainsi qu’avec les populations pour lesquelles elle œuvre. Dans un environnement scientifique productif et riche de plus en plus compétitif, où les risques de duplication et de dispersion existent, la force de la recherche ACF doit rester sa proximité et son ancrage au cœur des problématiques opérationnelles. Des synergies doivent être identifiées et renforcées avec ses collaborateurs de l’humanitaire et les partenaires académiques nationaux et locaux sur le terrain afin d’assurer un lien plus fort et plus durable sur le terrain ainsi qu’une application à des contextes qui se complexifient de plus en plus. Les discussions collectives doivent être poursuivies avec les bailleurs afin de s’assurer des bonnes orientations de recherche et d’innovations dans l’humanitaire et de leur bonne praticabilité.

La recherche ACF doit ainsi maintenir le cap d’une recherche opérationnelle au service des praticiens de terrain et des populations vulnérables, dans un contexte international, certes favorable pour la recherche (+ de chercheurs, + de liens et + de ressources) mais confronté à des crises humanitaires qui ne semblent ni se réduire ni se simplifier, et où l’offre technologique grandissante transforme rapidement le visage de nos sociétés. Telle est la direction que souhaite se donner la recherche ACF afin de contribuer à l’amélioration de l’impact des interventions humanitaires. Il sera nécessaire d’effectuer les bons choix stratégiques au vu des ressources actuelles et à venir, et de maintenir un lien continu avec des équipes en contact permanent avec les populations, en collaboration avec les partenaires humanitaires, les partenaires nationaux et locaux. La constitution et la consolidation d’une équipe de recherche multidisciplinaire permettront d’être en mesure d’absorber les demandes, de maintenir le lien avec les académiques et de porter sur le terrain et au plus haut niveau les résultats de recherche.

 

Myriam Ait Aissa

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