2200 Français détenus à l’étranger…

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2200… C’est le nombre très élevé et méconnu du grand public de nos compatriotes français détenus aujourd’hui à l’étranger, de par le monde.

On a récemment beaucoup parlé de Florence Cassez, détenue pendant 6 ans au Mexique, et libérée en janvier dernier au terme d’un marathon diplomatico-judiciaire qui a fait couler beaucoup d’encre dans la presse française. Et pour cause : sans la formidable mobilisation de nos politiques, de sa famille et de son comité de soutien, Florence Cassez aurait pu passer 60 ans derrière les barreaux mexicains.

Cette affaire a également mis en lumière le sort moins enviable de ceux qui attendent encore aujourd’hui une lueur d’espoir, une attention de notre gouvernement et du Quai d’Orsay en particulier. Faut-il par exemple rappeler que certains d’entre eux ont reçu les sanctions les plus lourdes, comme ces sept français qui attendent dans le couloir de la mort aux Etats Unis et dont personne ne parle jamais… S’il est un principe du droit international sur lequel il ne faut certainement pas revenir, c’est bien entendu celui de la souveraineté des Etats et de l’indispensable non ingérence qui conditionne la bonne qualité des relations internationales. Il n’empêche nullement la France de considérer avec un soin tout particulier le sort de ses nationaux lorsque ces derniers sont incarcérés dans des pays où les Droits de l’Homme sont bafoués.

Pour Lydienne Yen Eyoum…

Le cas de Lydienne Yen Eyoum est à cet égard exemplaire. Cette femme âgée de 54 ans est camerounaise de naissance mais a également acquis la nationalité française par mariage. Elle était l’avocat de l’Etat camerounais depuis de nombreuses années en charge de dossiers de premier plan et travaillait notamment sous l’égide du ministère des Finances camerounais. Le Cameroun fait partie des pays de la planète les plus corrompus. Son président, Paul Biya, vit d’ailleurs la plupart du temps à Genève ou à la Baule, lorsqu’il ne se prélasse pas dans l’une de ses luxueuses demeures de la Côte d’azur.

Lorsqu’au milieu des années 2000 les bailleurs de fonds internationaux (FMI notamment) ont réexaminé les conditions d’attribution de leurs aides financières, ils ont notamment exigé qu’une lutte efficace contre la corruption soit mise en œuvre. Ce qui a donné l’idée au Président Paul Biya de créer l’Opération Epervier, vouée officiellement à lutter contre la corruption, mais destinée en réalité à éliminer par la même occasion tous les opposants politiques gênants, et d’une manière générale tous ceux qui de près ou loin, dérangeaient le pouvoir en place. Des dizaines de personnes, ministres, dirigeants de grandes entreprises nationales, avocats ou magistrats parfois, ont ainsi été arrêtés à la faveur de cet Epervier dont aujourd’hui on remet en cause le bien fondé et l’efficacité réelle. Lydienne a fait partie du lot…Au motif fallacieux de détournements de fonds publics, Lydienne Yen Eyoum a été arrêtée à son domicile de Douala au début du mois de janvier 2010, mise en garde à vue pendant cinq jours puis transférée à la prison de Kondengui à Youndé. On lui reproche d’avoir perçu des honoraires de l’Etat, qui lui étaient pourtant dus depuis fort longtemps et convenu avec le ministère des Finances, dans une affaire qu’elle a gagnée haut la main, permettant ainsi à ce même état camerounais de gagner des sommes colossales.

La réalité est très vraisemblablement qu’elle a refusé de passer sous les fourches caudines de ces circuits mafieux qui entourent le pouvoir et souhaitaient se servir au passage sur les dites sommes… Depuis plus de trois ans, Lydienne crie son innocence haut et fort, mobilise ses conseils camerounais qui font sans cesse et avec l’énergie du désespoir la démonstration de son innocence absolue. En trois ans, personne n’a jamais vu la moindre preuve du moindre détournement de fonds public, qu’importe. Elle est détenue et le restera tant que telle sera la volonté du chef de l’Etat.

Lydienne est encore en détention provisoire, elle n’a toujours pas été jugée.

Le code pénal camerounais est extrêmement clair : la détention provisoire ne peut, même en matière criminelle, excéder 18 mois, délai au terme duquel la personne doit être soit jugée, soit libérée dans l’attente de son jugement sans allongement possible de la durée de détention. Il est donc évident que depuis juillet 2011, la détention de Lydienne Yen Eyoum est parfaitement arbitraire car dépourvue de titre. C’est la raison pour laquelle nous avons, Christian Charrière-Bournazel et moi-même, déposé une plainte en France, puisque cette femme est française, visant la séquestration arbitraire, mais également les traitements inhumains et dégradants, les actes de torture et de barbarie.

La prison de Kondengui est en effet un pénitencier infâme où les détenus sont entassés comme des bêtes, sans que ne soit respectée la moindre notion de dignité humaine. Conçue pour 800 prisonniers, cette geôle en abrite en réalité 4000, sous les 40 degrés quotidiens du pays. La cellule dans laquelle Lydienne effectue sa « détention provisoire » mesure12 mètres carrés. Elle la partage avec 15 co-détenues, parmi les rats et les cafards.

Les prisonniers de Kondengui ont pour ceux d’entre eux qui « posent problème » les chaînes au pied. Les femmes se font raser le crâne par les gardiennes lorsqu’elles posent un problème de discipline. Les maladies sont légions : le choléra et le Sida ne sont pas traités correctement et font rage. L’infirmerie de Kondengui sert aussi, à l’occasion, de morgue. C’est là que sont entassés les cadavres en attente d’évacuation vers leur dernière demeure, à coté de ces hommes blessés aux chevilles à cause des chaines qu’ils portent et qui attentent un pansement, un soin quelconque.

Les détenus de Kondengui ont si peu de place qu’ils dorment à tour de rôle, à même le sol lorsqu’ils n’ont pas la chance, comme Lydienne, de se voir attribuer une cage empilée sur une autre cage, unique système permettant de faire tenir 15 personnes dans 12 mètres carrés. Quand un prisonnier meurt à Kondengui et que sa famille ne réclame pas le corps, par manque de moyen le plus souvent, on l’expédie au cimetière Nkofolfoulou de Soa à quelques kilomètres de là, qui n’a de cimetière que le nom : il s’agit en réalité d’une fosse commune dans laquelle on jette pêle-mêle, les corps humains et les corps des chevaux de la garde républicaine de Paul Biya.

J’ai rapporté des images de mon voyage à Yaoundé, en décembre 2012. Elles m’ont été remises par des responsables d’ONG épuisés de voir ces horreurs sans que personne ne réagisse. En rentrant de ces visites à la prison de Kondengui, après avoir vu de mes propres yeux ce que montrent ces images, je pense qu’il n’est absolument pas concevable que notre démocratie ne se batte pas avec la plus grande énergie pour faire cesser au plus vite cette injustice monstrueuse. Je pense qu’il est impossible que la France laisse mourir à petit feu cette femme innocente, aux prises avec ce que l’arbitraire des dictatures peut engendrer de pire : une violence sans borne qui brise petit à petit, jour après jour, les corps et les âmes.

Le 19 mars 2013, à Paris, la Chambre criminelle de la Cour de cassation doit se prononcer sur la poursuite de la plainte qui a été déposée en juillet 2011 pour séquestration arbitraire et traitements inhumains et dégradants. Pour la première fois dans cette affaire, le parquet français a pris de sévères réquisitions contre l’immobilisme qui avait prévalu jusqu’à présent, et préconise l’ouverture d’une information judiciaire, pouvant aller jusqu’à la mise en examen du chef de l’Etat en personne car l’immunité ici n’est pas de mise.

Espérons qu’à cette occasion notre concitoyenne retrouvera sa liberté et surtout le goût de vivre.

 

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