Analyse : aide humanitaire en Syrie – clientélisme et jeux d’influence

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Selon des militants syriens, les groupes d’opposition manipulent l’aide humanitaire à des fins politiques et sécuritaires. Des accusations similaires ont été lancées la semaine dernière contre le gouvernement syrien.

Plus de 2,5 millions de Syriens dépendent de l’aide humanitaire. Des comités de bénévoles distribuent de la nourriture et des soins médicaux dans les régions hors d’atteinte du Croissant-Rouge arabe syrien (CRAS), des organisations d’aide humanitaire internationales et des organismes de bienfaisance locaux.

Les comités collectent des dons monétaires et de l’aide matérielle auprès d’entreprises locales et de bailleurs de fonds étrangers. Mais selon des militants qui suivent ces opérations de près, des intérêts partisans influent sur l’acheminement de l’aide et le choix des bénéficiaires.

« Tout le monde aide ses sympathisants, afin de renforcer leur loyauté », a dit Mahmoud*, un militant d’Alep qui a travaillé avec l’Arabic-Kurdish Relief Committee avant de fuir en Turquie au mois d’octobre.

« L’opposition syrienne en exil devrait faire le lien entre les bailleurs de fonds et les Syriens restés au pays », a-t-il dit. « Or, malheureusement, chaque faction a un groupe de sympathisants en Syrie et [les membres de ces factions] n’aident personne en dehors de leur propre groupe. »

La distribution elle-même fait partie du problème. Dans les zones où les combats se poursuivent, les comités dépendent des combattants de l’Armée syrienne libre (ASL) pour faire parvenir l’aide là où elle est requise. Ils contreviennent ainsi au principe humanitaire de neutralité qui veut que les acteurs humanitaires ne prennent pas partie pendant les hostilités.

« Nous dépendons beaucoup d’eux », a dit Mahmoud. « De nombreuses zones restent hors d’atteinte des comités humanitaires, car les combats n’ont pas cessé. Par exemple, à Salah Al-Din [un quartier d’Alep], seuls les combattants peuvent distribuer de l’aide. »

Daoud Suleyman, un combattant de l’ASL de Ma’rat Al-Nu’man, a nié les allégations selon lesquelles les milices de l’ASL distribueraient l’aide de manière partisane.

« Lors de la bataille de Ma’rat Al-Nu’man, 70 000 personnes ont été déplacées. Parmi elles se trouvaient des enfants de shabiha [milices progouvernementales] et des partisans du régime », a-t-il dit à IRIN.

« Nous leur avons donné de la nourriture tout comme nous en avons donné aux enfants des révolutionnaires. Nous avons emmené leurs blessés et nous les avons soignés dans des hôpitaux de campagne installés dans des zones libérées », a-t-il dit. Ses affirmations n’ont pas pu être vérifiées de manière indépendante.

Selon les bailleurs de fonds, il est difficile de savoir où va l’aide une fois qu’elle est entre les mains des milices. Oubay Akil, un Syrien qui dirige une entreprise de matériel médical au Texas, envoie des kits orthopédiques en Syrie via la Turquie depuis août. Il a dit à IRIN qu’il demandait à ses partenaires sur le terrain de lui fournir une preuve filmée de la bonne livraison du matériel.

M. Akil estime lui aussi que les considérations politiques jouent un rôle dans la distribution de l’aide. « De nombreuses personnes se servent de l’aide pour susciter l’allégeance de leurs concitoyens. On nous a dit que certains groupes n’envoyaient de l’aide qu’aux personnes qui soutenaient leur idéologie. »

Dénégation

Les Frères musulmans, l’un des principaux mouvements d’opposition syriens, ont fait l’objet d’accusations semblables.

« Il y a trop de rumeurs contre nous et contre les membres des Frères musulmans selon lesquelles ils feraient cela pour leur future carrière politique », a dit Mulham Al Daroubi, porte-parole du mouvement.

« Nous essayons d’éviter cela. Nous savons à quel point c’est un sujet sensible. Toute aide que nous apportons est inconditionnelle et n’a pour objectif que de permettre aux gens de se défendre, de défendre leur famille et de changer le régime syrien », a-t-il dit à IRIN.

Il a ajouté que des membres du mouvement avaient été appelés à comparaître devant un « tribunal » interne à la suite d’accusations selon lesquelles ils auraient accordé des aides en échange d’un soutien politique.

Selon les estimations des Nations Unies, 1,2 million de personnes ont été déplacées en Syrie. Nombre d’entre elles vivent dans des écoles ou autres établissements publics et risquent d’être affectées par l’hiver qui approche. Les agences des Nations Unies distribuent des tentes, des couvertures, des médicaments et de la nourriture. Le Programme alimentaire mondial (PAM) apporte son aide à 1,5 million de Syriens chaque mois et le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) prévoit d’atteindre 750 000 bénéficiaires d’ici la fin de l’année.

Doutes concernant le CRAS

Les organisations internationales admettent cependant que leur portée est limitée par les affrontements et les difficultés logistiques et bureaucratiques. Elles doivent coordonner leurs actions avec le gouvernement et distribuer la majorité de leur aide par le biais du CRAS.

La semaine dernière, l’Union des organisations syriennes de secours médicaux (UOSSM), un organisme de coordination de l’aide basé à Paris, a accusé le régime de confisquer presque toute l’aide envoyée au CRAS.

« Quatre-vingt-dix, voir 95 pour cent de tout ce qui est envoyé au siège du Croissant-Rouge syrien à Damas sert à soutenir le régime syrien, notamment les soldats », a dit aux journalistes Tawfik Chamaa, porte-parole de l’UOSSM.

Dans un communiqué de presse publié le 11 novembre, le CRAS a dit être «très blessé» par les «accusations fausses, non certifiées et politisées» faites par M. Chamaa. L’organisation a ajouté qu’elle aidait «les plus vulnérables de manière transparente et impartiale», sous le contrôle et avec la participation quotidienne des bailleurs de fonds. Le CRAS a dit qu’il s’agissait de commentaires dangereux et que, dans ce contexte déjà politisé, le Croissant-Rouge « se [démenait] pour garder les mêmes distances avec toutes les parties. »

Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et le PAM ont également rejeté ces accusations et salué le courage des bénévoles du CRAS et le travail qu’ils avaient accompli.

Mais M. Chamaa n’est pas le seul à se montrer sceptique. Dans les premiers temps du conflit, les civils refusaient parfois l’aide du CRAS, car ils n’avaient pas confiance en sa neutralité. Rula*, qui est membre d’une organisation de femmes kurdes dans le gouvernorat d’Alep, a également accusé le CRAS de n’aider que les personnes fidèles au régime. Elle a dit que le CRAS ne distribuait de l’aide qu’aux sympathisants du régime et que ses ambulances transportaient régulièrement des soldats des forces gouvernementales. Le CRAS, qui a perdu plusieurs bénévoles pendant le conflit, rejette fermement ces accusations.

Partenaire malgré tout

Ron Redmond, porte-parole du HCR, a dit à IRIN que le CRAS était un partenaire important pour les organisations humanitaires depuis l’afflux de centaines de milliers de réfugiés en Syrie après l’invasion de l’Irak en 2003.

« Les organisations travaillent avec le Croissant-Rouge syrien depuis longtemps et ils ont des bénévoles à travers tout le pays. C’est cette structure qui existe et c’est avec elle que nous travaillons », a-t-il dit. « Nous opérons dans un environnement dangereux où la logistique est difficile. »

Le CRAS est fortement décentralisé : la direction des opérations dépend du directeur de chaque antenne et de la bonne volonté des bénévoles. Certaines antennes sont considérées comme neutres et très efficaces. D’autres sont jugées favorables au régime. Certaines rumeurs rapportent même l’existence d’un « CRAS libre » à Alep.

Selon l’agence Reuters, le président du CICR, Peter Maurer, a dit la semaine dernière à des journalistes à Genève que son organisation avait établi une « relation de confiance » avec le CRAS, mais que le siège de Damas était peut-être plus proche du gouvernement que les autres antennes.

M. Chamaa, de l’UOSSM, a dit à IRIN que les organisations internationales comme le CICR devraient délivrer leur aide directement aux Syriens déplacés, aussi bien dans les zones contrôlées par le régime que dans les zones rebelles. Les organisations d’aide humanitaire disent qu’elles essayent de trouver un équilibre avec le gouvernement syrien et qu’elles sont tenues de respecter ses restrictions afin de pouvoir continuer à aider les bénéficiaires actuels.

« Les organisations internationales n’ont mis en place aucun mécanisme de coordination directe avec les conseils de coordination locaux des zones qui ne sont plus sous le contrôle du régime », a dit M. Chamaa. « Il est désormais temps [de le faire], d’un point de vue humanitaire. »

Dans les zones rebelles, une myriade d’organisations d’aide humanitaire internationales (non enregistrées auprès du gouvernement), de groupes de la diaspora syrienne et de militants locaux essayent de subvenir aux besoins de la population locale et ne font pas l’objet d’une surveillance aussi scrupuleuse.

*noms d’emprunt

pr/ha/cb

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