La valse des rideaux

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11 mars 2011, la terre se fracasse… Francis Paquette est coordonateur à l’Observatoire Canadien sur les Crises et l’Action Humanitaire (OCCAH). Sa sœur Mylène lui rendait visite à Tokyo alors qu’il y poursuivait des études. Il nous livre dans un récit angoissant, poétique voire un brin humoristique, la façon dont ils ont vécu les 6 minutes d’un séisme historique… Six minutes où la raison s’évade. Une folie s’installe.

Les yeux clos, mon regard se perd dans la distance insolite de notre chambre. Le cerveau béat d’une sieste trop courte, mes idées brouillées cheminent tant bien que mal d’un hémisphère crânien à l’autre. Mon corps, lui, épuisé par 6 semaines d’abus de soleil étranger, est cloué dans les draps confortables et sales du lit.

Les rayons de soleil traversent en oblique l’énorme fenêtre, puis réverbèrent leur course dans les yeux incrédules de ma sœur. Leur passage ajoute à la pièce  une texture fumeuse de chambre à gaz où les volutes font des arabesques circulaires qui entrainent le rideau nordique dans une valse candide.

Jaloux, le rideau accroché à la seconde fenêtre  offre irrévérencieusement une  grimace aux honnêtes passants qui déambulent 70 mètres plus bas. Insultés, ceux-ci se regroupent et nous narguent d’un air nerveux, ma sœur, le rideau et moi.

S’ensuit alors, venus d’en bas,  des yeux ronds, des bouches ouvertes toutes grandes et des doigts qui pointent vers nous. D’en haut, le rideau méchant s’acharne sur la fenêtre dans une motion de foutage, tel un lasso.

Sensible que je suis, l’intensité de leur querelle m’atteint comme le jab d’un boxeur thaï poids lourd. Dans la férocité du coup, l’idée de sortir du lit m’attrape les pieds et me lance brutalement hors du confort de mes rêveries.

Au même moment, ma sœur, déjà assise sur son lit aux motifs laids du genre art déco 1980 trous de brûlure de cigarette inclus, écarquille les yeux avec une technique à faire frémir de jalousie un caméléon octogénaire. Le pauvre en serait intimidé et fort probablement condamné à garder une seule couleur pour le restant de ses jours, règle caméléonienne classique appliquée depuis l’avant-guerre de Gmepeupu. Encore légèrement brouillée par la sieste, Yvette est elle aussi offensée par les élucubrations du rideau et lui montre qui est l’unique maîtresse de la pièce.

Dans la petite chambre aux teintes pastel du douzième étage de l’hôtel,  on peut rapidement calculer la date de construction du building d’un simple coup d’œil sur le poste radio. Celui-ci, avec son caractère compact en bois carré et ses gros boutons métalliques beiges jaunis de fumée de cigarette, me rappelle la chaine stéréo de mes grands-parents. Sans doute, l’hôtel a été pondu avant la venue des ordinateurs puissants qu’utilisent les ingénieurs modernes.

Yvette se cramponne à son règne de maîtresse des lieux et décide de sortir du lit afin de faire entendre au rideau qui est la patronne une fois pour toutes.

À son tour, elle s’habille. Elle poursuit d’un pas instable ses regards diaboliques qu’elle balance en pleine gueule du rideau. Le mécréant, lui, ne reculant devant rien, se fait camarade avec le premier rideau de la première fenêtre. En une fraction de nanoseconde, celui qui laissait gentiment passer la lumière en guise de sympathie nous lance dorénavant des éclairs d’insultes tangibles et nous vomit des poussières créées avant Mathusalem. Quel truand !

Un homme a ses limites. Je décide qu’il est grand temps de put my foot down. Dans la vitesse des choses, je ne sais quel pied mettre par terre en premier et, faute de décider rapidement, je perds l’équilibre et tombe à la renverse. À travers ma culbute, ma vision s’éclaircit et mes sens, qui étaient jusque-là somnolents, me reviennent avec une intensité inattendue, vive et affutée, comme après un café vietnamien. Je saisis donc cette occasion par le chignon, d’un mouvement peu orthodoxe, la mets dans la poche de mon veston.

L’esprit maintenant bien en fonction, puis nouvellement armé d’un focus que je crois infaillible, je confie quelques mots directs et autoritaires à ma sœur. Ses mots que je veux malgré tout calmes et rassurants, ils me sortent de la bouche telle la propagande d’un haut-parleur nazie. Surpris de m’entendre beugler ainsi, je me rends à l’évidence sans résistance aucune ;  le démon s’est emparé de mon âme.

Le sapristi a pris le contrôle de ma voix et de ma coordination physique. Ne s’arrêtant pas là, il me tord les boyaux avec un astucieux nœud de marin soudanais. Conséquence évidente de ses machinations diaboliques, ma proprioception est mise hors de fonction et je frappe le mur opposé à la porte d’entrée avec ma tête. L’élan me permet de pulvériser le plâtre mal peint et, du même coup, éclate mes propriocepteurs demeurés actifs.

Pendant cet émoi, les deux rideaux s’allient avec un scélérat des ligues majeures, pas un petit joueur du dimanche. Silencieux, car, faits de tissus et accrochés aux murs, ils ont sans doute compris qu’ils ne nous terroriseraient jamais, Yvette et moi. Inspirés par les mauvais films américains, ils ont besoin de bruit pour instiller frayeur. Dans une volte-face époustouflante, le rideau de la première fenêtre exécute une gymnastique horizontale, mouvement à recevoir une côte olympique de 8.9, et donne la tag au nouvel allié, la bouilloire. Reposant sur le bureau en bois brun 70s, la bouilloire vient donner le  tempo aux saccades incongrues des deux rideaux. Avec son restant d’eau tiède au fond de la bedaine, elle y va d’une techno à 3 temps. Le rythme donné est électrique et déchainé : « pâ clan, pâclan, pâtaclan 3bis ».

Une grosse minute bien grasse s’est écoulée depuis que l’irrévérencieux rideau a joué ses grands airs cyniques aux passants. Depuis, cette vicieuse valse hystériquement de gauche à droite en frappant sa fenêtre de toutes ses forces, sans doute veut-il  sortir prendre le vent, le large ou faire du surf, que sais-je ? La brise dehors semble bonne pour le cerf-volant.

Les contours gras et visqueux de la minute permettent à une plénitude d’évènements de s’accomplir simultanément. Ainsi donc, les arbres fiers douze étages plus bas, plantés en ligne alignée le long d’une rue longitudinale, dansent, eux aussi, sur le rythme de la bouilloire. Mais comment diantre peuvent-ils entendre notre satanée bouilloire ?

Cette bouilloire a dû avoir un succès monstre durant ses années de jeunesse puisque, sans trop tarder, toute la rue se met à danser, même les voitures, qui d’ordinaire sont réservées et plutôt fermées. Elles se déhanchent avec une  maladresse inquiétante, néanmoins leur chorégraphie est d’une sincérité ravissante ; jamais auparavant ils n’avaient fait bouger leur capo et leur carcasse dans de telles postures. La suspension avant en extension, hop là ! La suspension arrière en compression, hop lou lou ! Claquement de vieux métal pour les uns, chuintement de plastique pour les autres. Le bazar tonitruant des voitures engrosse leur rang ; convaincus même les motos et les bicyclettes entrent dans la danse bruyante. La venue de ces derniers transforme le tout en une grotesque gigue mal rythmée.

En haut, debout dans notre chambre d’hôtel trop vieille, ma sœur et moi comprenons l’évidence. Celle-ci, l’évidence, pas la chambre d’hôtel (quoique, celle-ci aussi), nous frappe le visage de biais, du haut à droite vers le bas à gauche pour être précis. Dû à la claque, je me retrouve à nouveau sur le lit, en position ; chat perché. Heureusement, la petitesse des chambres d’hôtel au Japon fait que les lits occupent la majeure portion de l’espace habitable, ce qui augmente indéniablement les chances de tomber sur quelque chose de mou lorsque l’on tombe.

Troublés, les vieux murs cramoisis de la chambre nous dactylographient de pleins côtés tandis que le rythme technobouilli s’accélère de quelque temps. Survoltée par l’énergie envahissante de la chambre, la télévision dans toute sa lourdeur et sa largeur des années 80 met sa mesure à la musique afin d’agir en contrebasse. Le son englobe avec rondeur la circonférence de la pièce et enivre les objets qui se refusaient à danser le pâ clan pâclan pâtaclan.

L’évidence est souvent armée d’un réalisme astringent. L’évidence est que, depuis un court moment, nous nous faisons bercer par un tremblement de terre trop fort. L’astringence est qu’il m’est difficile de remplir mes poumons, le positivisme pénètre de peine et de misère les interstices poreux de mes bronchioles. À bout de souffle, défait, j’anticipe la suite et ne me prépare pas  solennellement du tout. Ça va s’écrouler.

Les constructions récentes possèdent des systèmes de billes servant à contrebalancer les ressauts provoqués par les secousses sismiques. À l’intérieur de ces immeubles, ça tremble, ça bouge, mais ça ne fait pas de danse en ligne... Notre bâtiment est vieux et démodé, il nous exécute le Achy breaky dance.

Avant que notre hôtel prenne la position d’un sleeping buddha en pièces détachées, je réfléchis à la pertinence de bien choisir nos vêtements. Mais comme nous sommes déjà vêtus, nous devrons nous contenter de ce que nous portons. Seul complément possible à mon attirail anti catastrophe improvisé, mon iPhone. Ce gadget sera des plus utiles une fois pris sous les décombres, me dis-je. Autre point positif qu’apporte Yvette ; les jeans ont été créés pour que les cowboys se défendent contre les vilaines épines de cactus et autres verdures malveillantes : ils nous protègeront bien contre l’acier tordu et le béton éclaté. Et ma nouvelle écharpe de lin achetée quelques jours auparavant dans une ville côtière du Vietnam servira de système de traction pour nos membres prochainement disloqués. Ou encore, elle nous servira de masque respiratoire et bloquera les poussières du cratère toxique.

Curieusement, mon cerveau esquive toutes les embûches qui mèneraient à imaginer une mort prochaine. Pour moi, il est clair que la destruction imminente de notre édifice n’augmente en rien nos chances de mourir. Ni la pulvérisation du métal ni le fracassement du béton contre lesquels nos corps chuteront telle une paire de chaussettes dans une brassée de linge sale. Pour y parvenir, il s’agit de lever nos matelas et de s’en servir comme bouclier. Seule variante que nous ne contrôlons pas, la direction vers la laquelle le bouddha s’étendra. Afin que ma logique illustrée ci-haut fonctionne, il faut que notre chambre s’élève au-dessus des autres dans l’effondrement. L’option A ; utiliser la force, mais n’ayant pas fait de réserve, je la laisse tomber et s’évanouir dans le tintamarre environnant. L’option B ; courir dans le sens opposé aux vagues, comme pour rééquilibrer un bateau. Nous choisissons B, et nous nous préparons à pousser les murs afin que l’édifice s’écroule du côté sud.

Dans notre tentative de renverser 12 étages d’hôtel en béton pas trop armé jusqu’aux dents, le décibel augmente. Cela ne serait pas un problème s’il s’agissait d’une mélodie douce à l’oreille, mais le rythme techno mixé sur Achy Breaky Dance m’a toujours paru comme un crachat morveux en plein visage.

Ayant également toujours détesté le succès de Stef Carse, ma sœur me signifie qu’elle désire foutre le camp de la chambre. Son regard est bref et incisif comme une lame de sabre samurai, il scinde l’atmosphère de la chambre en deux. Le cisaillement du temps lance des éclats d’un passé craintif sur les rayons de soleil   qui baignent généreusement dans l’air sec et nous offre un raccourci entre deux murs opaques d’espoir de vivre. L’esprit clair et délivré de notre idée idiote de bousculer l’hôtel, j’attaque le mécanisme complexe de verrouillage de la porte. Rapidement, il se coince, sans doute un complot avec la chaîne de télé locale qui désire nous garder à l’intérieur. Les échecs s’additionnent, je n’y arrive pas. La porte se coince, se tord, se moque, j’entends ricaner ses congénères le long du corridor derrière. L’addition ajoute du poids à l’atmosphère et vient écraser notre soi-disant solide mur de positivisme. Celui-ci rétrécit tellement qu’il  vient nous péter le front contre le cadre métallique de la porte glacé.

Refroidi par la caresse du cadre de porte, le cerveau d’Yvette se calme. Elle prend rapidement le pôle position dans la tentative de déverrouillage de la porte machiavélique. Ultimement, son calme et ses petites mains délicates nous permettent d’évacuer le maelström de la chambre 1202.

L’étroitesse du couloir avec en arrière-plan le ciel tout vacillant nous permet de bien saisir l’angle changeant des murs. Bien que conçus pour le 90 degrés, ceux-ci ne respectent plus la règle de l’angle droit. Ils flirtent sans vergogne avec l’oblique, ils tanguent à gauche et à droite au moindre rien.

Malgré les mouvements grandissants des lieux, nous pouvons avancer au bout du couloir, jusqu’à l’escalier extérieur qui n’est pas protégé par une cage. J’estime nos chances de valdinguer par-dessus bord d’une absolue certitude sans faille. Peu charmé par l’idée du saut à l’élastique sans élastique, il faut impérativement trouver un autre moyen. Nos champs de vison font demi-tour, marche arrière à la recherche d’un miracle latent.

Un battement de cil plus tard, l’ascenseur nous apparaît dans toute sa splendeur, on dirait notre salut apporté par un kamikaze à la rescousse. Dégoutée, Yvette zyeute une autre option qui se cache dans l’ombre de notre chambre. Lors notre sortie violente de la chambre, notre regard s’était enfargé dans le ciel instable et nous avions skippé la petite porte annexe qui pourtant, avait des airs prometteurs. En pleine méditation et sans réfléchir, j’lui enfonce un sidekick en pleine bedaine, elle s’ouvre en maugréant des insultes inintelligibles. J’esquive ses grands airs de j’vais t’en coller une. Pour l’esquiver, je bluffe et j’lui pointe une corneille qui s’était infiltrée par la porte de l’escalier extérieur. Cela était possible, la porte ayant sans doute été condamnée  à demeurer ouverte à perpète pour ventiler l’étage.

Avec 3 enjambées gourmandes, j’avale 3 étages. Yvette exécute la même prouesse en 6 enjambées même si elle possède un nombre de jambes égal au mien. Mes yeux bleus croisent ses yeux marron, ceux-ci s’accrochent avec vigueur aux miens, en quatuor, ils produisent un effet qui fracasse l’espace nous séparant les 5 autres étages.

Malgré notre célérité époustouflante, nous pouvons observer les changements structurels nous entourant. Le moisi du tapis absorbe tant bien que mal les grains granuleux de ciment qui tombe à répétition. Le plâtre malodorant des cloisons se fissure tandis que les solives exposées s’effritent sans misère.

Au moment où ces changements coulent en moi comme du Redbull, la spirale d’Archimède de  l’escalier hypnotise ma crainte. Délivré de celle-ci, j’accélère le pas d’un cran égoïste. J’abandonne ma sœur à sa lenteur olympienne et pousse pour un record intergalactique. Convaincu que j’irai vite si je suis plus léger, je me déleste du plus lourd et plus encombrant ; ma respiration.  J’y vais d’une technique de respiration Valsalva italienne en laissant l’excédant d’oxygène à l’étage. Dorénavant léger comme un albatros, je perce la distance qui sépare le sol et moi d’un simple pas. Le sol du premier étage me frappe les talons et détale une onde de choc qui me blesse les dents.

Yvette n’est plus visible, les murs l’ont engloutie. Je penche la tête entre mes genoux qui claquent à grands coups de pompes. Mon jeune cœur envoie de puissantes bourrasques à mon système cardiovasculaire qui jongle avec une dose d’acide lactique dépassant largement la normale. L’écume franchit la commissure de mes lèvres, je vomis.

Dans un noir profond, je tâtonne sous l’écriteau 非常口, trouve la barre et lui flanque avec peu de tendresse une poussée pour la convaincre de s’ouvrir du premier coup. La porte ouverte laisse entrer un peu de clarté instable dans la cage d’escalier  trop sombre.

Quelques respirations plus tard, ma sœur arrive dans la lumière nouvelle, le visage rouge bourgogne, elle a le museau poussiéreux. Le mur a dû profiter du moment qu’elle était seule pour lui flanquer une tape. Épuisée, elle me montre ses dents d’un sourire grelotant, cela me réchauffe le fourneau et nous évacuons les derniers mètres de l’enceinte hôtelière.

Dehors, la foule s’est amassée devant l’hôtel. Malgré le maquillage coloré dont les Japonaises raffolent, les visages ont une teinte pâle verdâtre. L’air lourd nous cloue au sol. L’attente débute. Les regards inquiets s’échangent, comme pour confirmer une solidarité dans l’effroi. Je confirme d’un sourire mal dessiné que, moi aussi, j’ai eu peur. Je me demande si, comme moi, ils ont cru que c’était la fin. Peu m’importe, le temps s’est arrêté devant nos pieds.

L’immeuble vacille. Il tangue à gauche, vers l’ouest. Nous, la foule, reculons vers le sud jusqu’à ce que nos dos touchent un autre édifice chambranlant. Nous revenons au centre de la rue. Les voitures dansent toujours.

La route sur laquelle nous nous trouvons s’étire d’ouest en est. Nos yeux irrités suivent son ondulation lorsque nos yeux butent contre l’opacité d’un nuage noir de haine. Il y a le vent divin, mais il y aussi le vent malin ; celui-ci arrive tout froid, souffle et glace les rues de Shinjuku, et emporte avec lui le sourire des passants.

Étourdis, épuisés et terrorisés par les 6 minutes les plus effrayantes de notre vie, Yvette et moi regardons notre chambre d’hôtel d’où l’on peut encore percevoir la valse des rideaux.  Zombies, nous fredonnons les Pixies:

With your feet in the air and your head on the ground
Try this trick and spin it, yeah
Your head will collapse and there’s nothing in it and you’ll ask yourself

 Where is my mind
Where is my mind
Where is my mind

 

Vent divin. En japonais, kamikaze. Connu durant la Deuxième Guerre mondiale, le nom provient d’un vent ayant donné la victoire aux Japonais lors de l’invasion mongole vers 1274-81.