«Le philanthrope devient un acteur social», Francis Charhon, Directeur général de la Fondation de France

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Gaël Grilhot: Pensez-vous que la société française soit prête à intégrer l’existence d’acteurs sociaux tels que les grands philanthropes ?

Francis Charhon: Je pense que la société est surtout plus mûre dans le sens où elle se rend compte que les philanthropes ne s’engagent pas pour des raisons fiscales, ou des questions individuelles de préservation de patrimoine, mais qu’ils s’engagent pour un projet. Ce qui les fait entrer dans une catégorie d’acteurs sociaux. Les fondations, à travers leurs subventions et aides   aux associations…Jouent  dejà ce rôle et cela ne va faire que s’accroître. Rappelons en effet que l’année dernière près de 22000 emplois ont été perdus dans le secteur associatif, d’où l’importance de trouver des ressources nouvelles.  Au final, les fondations ressemblent de plus en plus à des Fonds d’innovation sociale. Et c’est ce qui intéressant. Nous voyons une affirmation et une transformation de l’image des « fondateurs-entrepreneurs sociaux », qui réfléchissent en termes d’impact. Il y a un problème, comment arriver à le résoudre ?

Gaël Grilhot: La notion de « complément à l’action de l’Etat », soulevée par les philanthropes dans l’enquête est assez intéressante, et diffère de la philanthropie américaine.

Francis Charhon: Nous avons effectivement une philanthropie de raccord, une philanthropie où il s’agit d’aller là où il y a des manques, parce que l’Etat ne peut pas ou ne veut pas s’y engager. Lors de son intervention au Conseil Economique et Social, le président de la république a bien rappelé que l’Etat ne pouvait pas tout faire, qu’il était le garant de l’intérêt général, mais qu’il y avait des opérateurs qui pouvaient s’occuper d’un certain nombre de choses. Ce qu’il y a d’important, c’est qu’il y ait toujours cette culture d’Etat qui assure ce partage entre la partie publique, la partie privée… Et donc d’assumer le fait que lorsqu’on accorde 66% de réduction d’impôts à des gens qui donnent, cela permet de faire des effets leviers qui permettent aux organismes récipiendaires de doubler la mise. Ils récupèrent l’argent des fondations, peuvent accueillir plus de bénévoles, mener plus d’actions… etc. Il y a aussi une autre notion importante, qui est la diversité des sources de financement demandée par les bailleurs. Il y a des domaines, comme dans l’aide internationale, où si vous ne mettez pas « Un », vous n’obtiendrez pas « Un ». Si on veut de l’argent européen, il faut que nous ayons de l’argent privé. Et cette déduction fiscale elle permet d’avoir un montant d’argent qui lui même permet de trouver d’autres sources de financements…etc.

Gaël Grilhot: Quel est le rapport de ces philanthropes avec l’argent ?

Francis Charhon: On le voit à travers les interviews que nous avons menées : ils ont de l’argent et ne souhaitent surtout pas devenir « les plus riches du cimetière ». Ils n’ont  pas de problème de culpabilité. Ils sont allés chercher l’argent là où il se trouvait, parfois avec  difficultés … et ils ont fait fortune. Maintenant, se pose la question de savoir comment cet argent peut être utile à la société. Cela doit aller à des gens qui en ont besoin. Pas individuellement comme un geste charitable, mais dans un projet d’engagement.

Gaël Grilhot: Souvent les philanthropes investissent dans des petites structures, souhaitent contrôler l’endroit où atterrit leur argent : ceci ne pose-t-il pas de problème en matière d’ingérence au sein de ces structures ?

Francis Charhon: Il y a effectivement un mouvement nouveau, la « venture-philanthropie », qui représente un micro-pourcentage, mais qui existe. Ce sont des gens qui agissent comme des fonds d’investissement. C’est à dire qu’ils vont investir à condition que vous changiez votre directeur, votre organigramme… Cela existe un petit peu en France, mais ça ne se développe pas, parce que les résistances à ce genre d’ingérence sont assez fortes. Si l’on se réfère à la majorité des donateurs, ils s’occupent très peu de ces questions de gouvernance. Aujourd’hui, ça n’est pas un sujet important, même s’ils s’assurent  que l’argent a bien été utilisé.

Gaël Grilhot: S’il s’agit de petites structures, n’y-a-t-il pas un souci en matière d’efficacité de l’action menée. Ne risque-t-on pas de rester perpétuellement dans le domaine de l’expérimentation ?

Francis Charhon: Tout dépend si l’on prend le domaine de l’aide nationale ou internationale. Dans le premier cas, le tissu social est dans un état de délabrement maximal. La survie des lieux périphériques pour résister à la pauvreté, à l’exclusion, à la solitude ne peut se faire que grâce aux petites organisations caritatives. Le projet en lui-même peut paraître petit – et c’est toujours difficile à comprendre -, mais au niveau de l’endroit où il le fait c’est fondamental. Les gens qui travaillent au niveau local, sont des héros contemporains. Ils se battent avec trois bouts de ficelle, mais sont les derniers remparts pour éviter que ceux dont ils s’occupent ne soient définitivement lâchés.  Sur le plan international, les petites ONG ont plus de problèmes parce que leur impact est moins important. C’est pourquoi nous étudions la possibilité de mettre en place des consortiums pour faire effet de masse. Ce que nous connaissons beaucoup, ce sont bien sûr les organisations d’urgence, mais il y a aussi celles qui restent pour la reconstruction et pour le plus long terme. Et en France nous sommes plus mal lotis dans ce domaine en ce moment.

Gaël Grilhot: Comment travaillez-vous avec les philanthropes ?

Francis Charhon: Ceux que nous avons identifiés sont des philanthropes qui ont monté leurs fondations. Il y en a d’autres qui font des chèques, mais que nous ne pouvons pas identifier. En général, ceux qui créent des fondations viennent nous voir et choisissent l’objet social des associations qu’ils souhaitent aider. Nous leur présentons l’état du terrain,  les grandes orientations… Et c’est  un dialogue qui s’instaure.  Mais l’intérêt de travailler ici est de pouvoir échanger, de nouer des partenariats… C’est notre apport au collectif.

 

 

Gaël Grilhot

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Gaël Grilhot est journaliste indépendant.

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