Guinée : enquête sur le phénomène tortionnaire

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L’avènement du premier pouvoir civil en Guinée, avec l’élection d’Alpha Condé en décembre 2010, n’a pas mis fin aux tortures et mauvais traitements pratiqués par les forces de l’ordre, ni au règne de l’impunité. Du 20 juin au 1er juillet 2011, deux chercheurs de l’ACAT-France se sont rendus en Guinée afin d’y enquêter sur le phénomène tortionnaire.

En Guinée, la plupart des enquêtes de police et de gendarmerie ne sont pas menées selon des méthodes légales. Faute de moyens matériels leur permettant une expertise technique et scientifique, les agents responsables de l’application de la loi se cantonnent à rechercher l’aveu de la personne ou des personnes soupçonnées de délit, en partant du principe que la personne est présumée coupable et non présumée innocente.

Dès lors, pour obtenir l’auto-incrimination des suspects, les policiers et les gendarmes usent de moyens comme les arrestations et les détentions arbitraires, les menaces et les traitements cruels, inhumains ou dégradants. Les personnes qui s’acharnent à proclamer leur innocence font l’objet de davantage de violences. La torture n’est toutefois pas systématiquement utilisée, mais elle reste une pratique courante, principalement à l’encontre des personnes arrêtées pour des crimes graves : grand banditisme, vol à main armé, coupeur de route, assassinats. «Comme j’ai dit que je n’étais pas un voleur, j’ai fait l’objet de violences. On m’a mis dans la position de ‘brochette’ et dans celle dite à la ‘chinoise’ qui consiste à croiser les mains dans le dos et les attacher au niveau des poignets avec des menottes. Ensuite je faisais l’objet de coups. Il y avait deux séances par jour. Du fait de ces violences, j’ai fait plusieurs fois pipi et caca sur moi. Un policier était en charge de me torturer. Il me disait : ‘Tu vas avouer’. Comme je refusais de dire que j’étais un voleur, j’ai également été brûlé à l’aide de sacs en plastique qu’il enflammait au-dessus de mon corps. Les gouttes de plastique fondu m’ont laissé des traces encore visibles aujourd’hui.»[Témoignage d’une victime suspectée de vol à main armée en 2007].

Les mauvais traitements et la torture sont également utilisés pour punir les membres ou les sympathisants de l’opposition politique lors des répressions de manifestations ou de rassemblements publics. En 2010-2011, les victimes de torture relatives aux questions politiques appartiennent principalement à la communauté peule, considérée comme favorable à l’Union des Forces Démocratiques de Guinée (UFDG), principal parti d’opposition. «J’étais dehors préparant du thé dans le quartier de Bomboli [Conakry]. J’ai vu des gens courir ; des policiers en tenue bleue sont venus dans le quartier pour attraper des gens. Ils ont tiré sur un ami qui essayait de fuir ; il a été blessé. J’ai tenté de courir mais j’ai été visé par un policier ; je suis tombé, ayant été touché par une balle à la jambe. J’ai pensé que j’allais mourir car cinq policiers m’ont tabassé alors que j’étais assis et blessé par balle.» [Témoignage d’une victime du 15 novembre 2010].

Enfin la torture est infligée aux militaires qui ont tenté ou qui sont soupçonnés d’avoir voulu tenter de renverser les autorités par la force. L’autre principal constat réside dans le fait que les auteurs et responsables d’actes de torture ne sont jamais sanctionnés ni poursuivis devant la justice. Depuis le règne de Sékou Touré – premier président de Guinée en 1958 – l’impunité est la norme en Guinée. Jusqu’à l’avènement du premier pouvoir civil en 2010, avec l’élection d’Alpha Condé, les militaires au pouvoir avaient laissé la Justice dans un état de délabrement et de dépendance empêchant toute enquête sérieuse sur les atteintes aux droits de l’homme.

L’absence de volonté politique des régimes successifs pour lutter contre l’impunité va-t-elle perdurer avec le gouvernement civil aujourd’hui en place ? Les premiers signes ne sont pas encourageants. À notre connaissance, aucune enquête n’a été ouverte dans les affaires de tortures que nous avons pu documenter pour les années 2010 et 2011. Certes, la crainte de représailles de la part des forces de défense et de sécurité et le manque de confiance dans le système judiciaire font que les victimes ne dénoncent que très rarement les sévices qu’elles ont subis. Mais, de leur côté, les autorités judiciaires et politiques ne prennent aucune mesure efficace pour lutter contre la torture, notamment pour sanctionner ou juger leurs auteurs. Malgré la volonté affichée de réformer la justice, aucune réponse n’a été apportée par le gouvernement aux victimes des violences politiques qui se sont succédées de 2006 à 2011, tant concernant la vérité des faits, que sur les responsabilités pénales individuelles des auteurs d’actes de torture.

Les victimes n’ont également reçu aucune réparation ni indemnisation de la part des autorités guinéennes. La vaste majorité des agents des forces de défense et de sécurité impliqués dans ces exactions sont encore en poste et plusieurs d’entre eux ont même reçu des avancements de carrière ou des distinctions par le nouveau pouvoir civil. La Guinée est aujourd’hui à un tournant important de son histoire. Alors que le pays se dirige vers des élections législatives – prévues le 29 décembre 2011 – dans un climat politique tendu, le risque d’une dégradation de la situation des droits de l’homme et du recours à la violence contre toute forme d’opposition au gouvernement, notamment en cas de répression de manifestation publique non autorisée, est réel.

Pendant dix jours, l’équipe de l’ACAT-France a rencontré près de 40 victimes de torture à Conakry comme dans plusieurs autres villes du pays (Kindia, Mamou, Pita, Labé). Afin d’étayer les informations recueillies lors de ces rencontres, d’autres entrevues ont également eu lieu avec des organisations de défense des droits de l’homme, des journalistes et des partis politiques d’opposition, dont les membres avaient été soit témoins, soit eux-mêmes victimes de torture. Outre le fait d’écouter, de poser des questions, de rechercher des documents et autres rapports médicaux, il a été nécessaire d’entreprendre des visites dans plusieurs centres de détention afin de recueillir des témoignages de victimes encore incarcérées. Pour mieux comprendre la situation générale des droits de l’homme et la position du pouvoir en place sur la pratique de la torture, des rencontres ont également été programmées avec les autorités guinéennes et des bailleurs de fonds internationaux. L’ensemble de ces rencontres a permis à l’équipe de l’ACAT-France de dresser un état de lieux de la torture en Guinée et des évolutions qui devront être nécessairement entreprises par les autorités en vue d’une amélioration de l’état de droit.

 

 

 

 

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