L’humanitaire musulman face aux révolutions arabes

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De nombreux pays du monde arabe connaissent depuis décembre 2010 une série d’événements politiques et économiques d’ampleur variable qui visent essentiellement à rompre enfin avec différentes formes de gouvernance autoritaire, et à avancer vers des systèmes politiques plus ouverts…

Ces événements constituent, sans aucune contestation, un temps fort pour l’émergence d’une société civile qui pourra porter les aspirations des peuples arabes vers un changement sociétal qui mettra un terme à l’absence des libertés et de la démocratie. Les changements politiques qui se déroulent, en particulier, en Tunisie, en Égypte, en Syrie, au Yémen et en Libye nous poussent à s’interroger sur le nouveau rôle de l’humanitaire musulman.

 Brève histoire des ONG confessionnelles musulmanes

Après les attentats du 11 septembre 2011, les acteurs humanitaires musulmans non gouvernementaux ont été amenés à réviser leurs pratiques et leur mode de gouvernance pour recentrer le champ de leur action autour de la transparence, de l’indépendance et de l’acceptation des normes de l’humanitaire universel occidental.

Les responsables de ces organisations ont pris conscience que leur avenir et leur pérennité passeront implicitement par la reconnaissance institutionnelle, la construction de nouveaux partenariats avec les différents acteurs occidentaux et la mise en place de la transparence financière dans la gestion de leurs projets. Leur adoption du code de bonnes conduites lors des catastrophes élaboré par le Fédération internationale des sociétés du Croix-Rouge et du Croissant-Rouge était considéré comme un point de changement politique et stratégique.

À la fin de la guerre froide et après  la chute du mur de Berlin, les acteurs confessionnels musulmans ont choisi de se conformer au modèle de sécularisation, par l’abandon du prosélytisme dans le cadre de leurs interventions d’aide d’urgence et du développement. (1).

C’est dans le cercle du militantisme islamique que plusieurs ONG à référence musulmane ont vu le jour dans les années 70-80 et il est important de rappeler que leur création a eu lieu en réaction à l’hégémonie des ONG occidentales.

L’évolution de ces ONG depuis le conflit afghan (1979-1989) jusqu’à nos jours, a montré que ces acteurs sont devenus une partie prenante du champ des relations internationales de l’ère de la guerre froide.

Face aux changements qu’a connu le contexte international dans les années 90, les régimes politiques dans la région de l’Afrique du Nord et du Moyen Orient ont vu leurs relations avec ces acteurs musulmans de l’aide internationale se dégrader par crainte de financement des réseaux terroristes locaux ou transnationaux, d’existence de liens organiques ou étroits avec les partis politiques islamistes et de soutien aux activités de prosélytisme (prêche religieux).

Sur le plan philanthropique et politique, ces acteurs transnationaux ont saisi l’opportunité de développer leurs ressources financières privées d’une part et asseoir leur notoriété dans les médias communautaires d’autre part. Et ceci suite aux différentes campagnes de mobilisation lancées auprès de leurs donateurs pour promouvoir la solidarité musulmane à l’intérieur de la Ummah (communauté des croyants) et répondre aux besoins des populations musulmanes lors des crises humanitaires qui ont touché les différents pays comme le cas des crises suivantes : (Kosovo (1998), Tchétchénie (1999), Afghanistan (2001), Irak (2003), Liban (2006), Territoires Palestiniens (2009), Lybie (2011), Syrie (2012).

L’accroissement du rôle des organisations confessionnelles musulmanes

Dans la seconde moitié des années 1990, sous le mandat de son président J. Wolfensohn,  la Banque Mondiale a encouragé l’accroissement du rôle des organisations confessionnelles dans les politiques et les programmes de développement (2). Depuis le début des années 2000, dans le cadre de la création du World Faith Development Dialogue (WFDD) (3) et le dialogue sur les stratégies de réduction de la pauvreté, la Banque Mondiale a engagé une série de rencontres et de partenariats avec des organisations islamiques et des représentants religieux à l’échelle nationale et/ou régionale. Ce nouveau dynamisme a favorisé la mise en place de programmes divers comme c’est le cas au Niger avec la mise en place du programme sanitaire d’urgence de l’OMS pour la crise alimentaire qui a impliqué les associations islamiques dans les campagnes de vaccinations, ainsi que les ulémas afin que ces derniers expliquent « à leurs fidèles le bien fondé de la vaccination et d’autres actions sanitaires visant la santé de l’enfant (4).

Cette ouverture institutionnelle a permis aux ONG musulmanes de faire connaître leurs atouts et leur légitimité et de se familiariser avec les politiques de développement des agences onusiennes de l’aide internationale.

Les nouveaux enjeux de l’humanitaire musulman

– Les Conflits :

L’absence des acteurs musulmans internationaux dans la crise humanitaire qui touche la bande du Sahel, comme le cas du Nord du Mali à majorité musulmane, nous pousse à réfléchir sur leur marge de manoeuvre en temps de guerre et sur la nature de leurs difficultés pour intervenir auprès des populations doublement affaiblies par l’extrême pauvreté et l’insécurité. Ces acteurs doivent réfléchir sur leur rôle de plaidoyer pour soutenir l’application du droit international humanitaire (DIH), portée par le Comité International de la Croix-Rouge (CICR), et les positions des instances des ulémas maliens qui refusent toute confusion entre le terrorisme et l’islam car « il n’y a aucune civilisation qui ne soit à l’abri des radicaux même s’il est vrai qu’on voit plus les radicaux musulmans » selon Pascal Boniface, directeur de l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques.

– La naissance de la société civile arabe :

L’Égypte connaît, depuis 2011, la naissance d’un nouveau modèle de société civile plus ouvert suite à la multiplication de mouvements sociaux qui ont engendré l’organisation de plusieurs manifestations réclamant le départ des dictateurs. Ces manifestants désapprouvaient les régimes en place, leurs pratiques autoritaires et corrompues, mais aussi les leaders de l’opposition, qualifiés d’être « vieux et fatigués ». D’ailleurs, les slogans dits « islamistes » du passé, tels que « l’Islam est la solution », n’ont pas été revendiqués dans la rue (5).

Suite à la victoire du parti islamiste des Frères musulmans aux premières élections présidentielles libres en Égypte s’ajoute une nouvelle couche qui va complexifier la situation devant les ONG musulmanes internationales pour jouer un rôle de renforcement de capacités d’une société civile qui se construit, sans leadership politique et idéologique, et qui véhicule des revendications  de nature areligieuse : liberté, justice et dignité.

La question qui mérite à être posée, auprès des ONG musulmanes internationales,  concerne essentiellement la nature de la relation à bâtir avec le régime islamiste et avec la société civile séculière qui refuse toute instrumentalisation ou récupération politique.

Enfin, l’humanitaire musulman doit apporter un soutien aux populations arabes  dans leur diversité religieuse et ethnique, afin de les aider à construire un avenir autour d’un nouveau modèle démocratique qui sera capable de concilier le respect des valeurs musulmanes universelles et la pratique séculière.

 

(1) Bouhlel, F., « Les ONGs islamiques, du Moyen-Orient à l’Afrique de l’Ouest, du global au local: des acteurs émergeants à l’international », Revue de l’ENA, Numéro spécial : Les acteurs émergents de la mondialisation, n°378 Janvier-février 2008.

(2) Jeffrey HAYNES, « Les organisations confessionnelles, le développement et la Banque mondiale », Revue internationale de politique de développement, N°4/2013.

(3) World Faith Development Dialogue (WFDD), fondée en 1998 par James D. Wolfensohn, alors président de la Banque mondiale, et Lord George Carey, alors archevêque de Canterbury. 

(4) Bouhlel, F., « Les ONGs islamiques, du Moyen-Orient à l’Afrique de l’Ouest, du global au local : des acteurs émergeants à l’international », Revue de l’ENA, Numéro spécial : Les acteurs émergents de la mondialisation, n°378 Janvier-février 2008.

(5) Francesco Cavatorta, le printemps arabe : le réveil de la société civile

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