«Pauvres en droit » d’Irène Kahn (Ed. Max Milo – Amnesty international)

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La pauvreté est souvent considérée comme un défaut de ressources. Mais les gens ne sont pas seulement pauvres parce qu’ils manquent d’argent. Ils le sont aussi en raison de la discrimination, de la répression étatique, de la corruption, de l’insécurité et de la violence. Les pauvres ne peuvent pas se faire entendre et n’ont aucun moyen de demander aux autorités de rendre des comptes. Nous affirmons que la pauvreté est d’abord une question qui relève des droits humains.

Une femme pauvre meurt toutes les 90 secondes quelque part dans le monde, en donnant naissance ou au cours de sa grossesse. De nombreux gouvernements assurent que la sécurité de la femme enceinte est d’abord un problème d’accès aux soins, en terme de capacités offertes et de ressources. Certes, mais cela fait aussi référence au statut inférieur de la femme.

Expliquons-nous : qui décide de quand une femme doit se marier, de quand elle doit concevoir, de combien d’enfants elle doit donner naissance et de combien de temps séparera chacune des naissances ? Plus important : qui décide de la part du budget national consacrée aux soins obstétriques ? Qui décide du lieu – zone rurale, zone urbaine, quartiers etc., où les cliniques, hôpitaux, services spécialisés seront construits?

Un milliard de personnes vivent aujourd’hui dans des bidonvilles. Ce nombre doublera d’ici à 2030. Pourtant, seule une petite attention est portée pour améliorer les conditions de vie dans ces bidonvilles. Le crime y sévit en permanence. L’insécurité règne dans les bidonvilles. Un propriétaire peut expulser à tout moment sans autre forme de compensation.

Vous, habitant d’un bidonville, vous payez un prix exorbitant pour l’accès à l’eau ou à l’électricité car les services sont privés. Les bidonvilles sont illégaux et par conséquent les collectivités locales ne fournissent aucun service. La police, de son côté, n’assure aucune protection aux habitants. Le Sait-on ? Ceux qui vivent dans ces bidonvilles effectuent un travail essentiel pour le bon fonctionnement des villes, mais ne bénéficient d’aucun droit. Et s’ils protestent, ils sont réprimés, voire supprimés.

Ces exemples démontrent à qui veut bien le comprendre que la pauvreté relève du domaine des atteintes aux droits économiques et sociaux – le droit à la santé ou l’accès à l’eau par exemple, tout comme nous évoquerons dans le domaine politique les atteintes aux droits civils essentiels, la liberté d’expression ou le droit de vote notamment. Sans ce respect des droits de l’homme – politiques et économiques, tout développement est illusoire.

Bien trop de personnes pensent encore en 2010 que le respect des droits civils et politiques est un frein au développement et citent pour exemple la croissance – certes impressionnante, de la Chine. Mais dans le cas particulier de ce pays, qui a réussi économiquement il est vrai, combien d’autres ont échoué, à l’image de la Birmanie, de la Corée du Nord, du Tchad, de la Guinée Équatoriale, de la République démocratique du Congo etc. Enfin, il ne faut jamais oublier que l’autoritarisme de la Chine a eu des conséquences désastreuses sur le plan politique et sur les inégalités sociales. Inutile ici de les rappeler.

Les études démontrent que le développement est plus important là où les pauvres exercent un véritable contrôle sur leur vie et sur leurs activités, là où ils peuvent s’engager dans le politique et dans les processus de prise de décision, et demander des comptes à leurs gouvernements.

De nombreux pays – y compris les Etats-Unis – ne considèrent pas les droits économiques et sociaux comme des droits, mais seulement comme des besoins qui doivent être satisfaits par le marché.

Quand l’éducation ou la santé dépendent du marché, les populations pauvres n’y ont tout simplement pas accès, et en sont privées. A contrario, si on apporte la santé, l’éducation etc. par seule charité, et non comme un droit, on vole à ces populations pauvres leur dignité, et on les prend pour des êtres inférieurs. «On», c’est-à-dire nous tous.

Beaucoup affirment que la croissance économique éliminera toute pauvreté. La croissance crée certes des opportunités. Mais elle creuse d’abord les inégalités et marginalise les pauvres. Pas seulement en temps de crise. Cette croissance accentue dans les faits les discriminations qui préexistent dans nos sociétés, et ne signifie nullement une amélioration de vie pour les démunis. Ainsi la seule construction de bâtiments scolaires n’assurera pas l’accès à l’éducation des filles… De même, l’augmentation de la production agricole n’apporte pas la sécurité d’un toit aux paysans sans terre.

Quelle politique de développement aujourd’hui ? Le développement ne se conçoit pas à l’aune d’un enrichissement global d’une société. Il se mesure dans le renforcement réel du pouvoir politique et économique des pauvres et la responsabilisation des puissants. Les droits humains doivent être intégrés dans toutes les stratégies de développement. Le combat pour en finir avec la pauvreté est un combat pour la liberté, la justice, et la dignité.

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