Rony Brauman : «Sans frontières mais pas sans passeports»…

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Un entretien avec Régis Debray...

♦ Régis Debray : d’où vient le nom de Médecins Sans Frontières ? En protestation contre quoi ? Mû par quelle ambition ?

Rony Brauman, Ethiopie 1985
Rony Brauman, Ethiopie 1985 ©MSF

Rony Brauman : Le nom de MSF ne provient pas d’une protestation mais d’une affirmation. On peut s’en convaincre au vu du nom précédent donné par Bernard Kouchner et ses amis à l’association qu’ils avaient fondée à la suite de leur expérience au Biafra : Groupe d’Intervention Médico-Chirurgicale d’Urgence (GIMCU). L’espace d’intervention de ce groupe n’est pas précisé dans l’intitulé mais il s’agit bien entendu du monde. Le corps souffrant à apaiser, le corps blessé à réparer sont déclarés comme valeur et comme programme, dans une affirmation d’universalité de la blessure et de la maladie.

Ils sont passés de GIMCU à Médecins Sans Frontières, d’une description à une allégorie, ce qui sonnait beaucoup mieux. “Jeunes Sans Frontières”, une association de voyages pour étudiants, existait déjà, l’idée d’un monde rendu accessible par les charters aériens était nouvelle et cette capacité nouvelle de mobilité intercontinentale était au coeur du projet. De même que la médecine d’urgence, qui s’organisait sous la forme du SAMU dont la raison d’être était – et demeure – d’amener l’hôpital vers le patient, avant d’amener le patient à l’hôpital. L’ambition initiale des fondateurs de MSF, telle qu’elle est décrite à l’époque, était la création de ce corps international d’urgentistes mais elle a varié par la suite…

Comme toute bonne idée, elle semble une évidence après-coup mais elle n’allait pas de soi à une époque où, pour le dire vite, le collectif disqualifiait l’individuel. Le médecin n’avait pas sa place dans les conceptions de l’aide alors dominantes. On y privilégiait les objectifs économiques et sociaux, la modernisation accélérée, les relations interétatiques. La maladie était avant tout le signal d’un échec, un symptôme politique dont il fallait traiter les causes mais pas un problème en soi.

Soigner, c’était le fait des missionnaires, tandis que les gens sérieux oeuvraient au progrès, dans ses deux versions universelles de l’époque, libérale et socialiste. C’est sans doute pourquoi, au-delà de l’affirmation générale dont je parlais à l’instant, les ambitions des premières années ont été fluctuantes, contradictoires, tâtonnantes. Ne parvenant pas, faute de soutiens, à devenir un SAMU international, MSF se redéfinissait comme un réservoir de médecins pour d’autres organismes, ou rêvait de devenir le département médical du CICR (le Comité international de la Croix-Rouge Internationale), ou encore l’auxiliaire des pouvoirs publics nationaux et des agences des Nations Unies.

Je n’étais pas à MSF au cours de ces premières années mais les articles et compte rendus de l’époque attestent prosaïquement le brouillard des ambitions plutôt qu’un quelconque prophétisme. Reste un point, qui n’est pas un détail, si j’ose dire, celui de l’épisode biafrais. Bernard Kouchner et la plupart des médecins, de même que des journalistes et des pilotes ayant participé à la grande opération de secours lancée par la Croix-Rouge en 1968, ont participé à la dénonciation du “génocide” des Biafrais par le régime nigérian. Ce moment est souvent décrit comme la naissance d’un “droit d’ingérence humanitaire”, porté par la nouvelle génération des humanitaires, qui aurait ainsi déjoué le piège de la complicité par le silence dont s’était rendue coupable la Croix-Rouge pendant la seconde guerre mondiale (…).

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Rony Brauman

Rony Brauman

Ecrivain et médecin français, ancien président de Médecins sans Frontières.