« Le sauvetage des mineurs chiliens, une récupération politique et… médiatique »

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Documentariste prolixe, le chilien Patricio Henriquez, installé à Montréal depuis le renversement du gouvernement Allende en 1973, revient sur le traitement médiatique réservé au sauvetage des 33 mineurs le 14 octobre 2010. Un regard critique sur un évènement suivi par plus d’un milliard de téléspectateurs et d’internautes des cinq continents.

Jean Claude Gerez : l’an dernier, 32 mineurs chiliens et un bolivien étaient sauvés après être restés emprisonnés sous terre pendant plus de deux mois. Que retenez-vous du traitement médiatique de cet évènement ?

© Jean-Claude Gerez

Patricio Henriquez : J’ai été très marqué par la couverture en direct du sauvetage des mineurs. En particulier par les télévisions, même si la presse écrite et la radio n’ont pas nécessairement fait mieux. J’étais ici, au Canada, et comme beaucoup, j’ai assisté à la sortie des rescapés en direct. Sur la forme, j’ai été frappé de voir à quel point le direct utilise les mêmes recettes que les retransmissions sportives. En l’occurrence, il y avait quelqu’un qui racontait ce qui se passait et finalement, l’image n’avait plus beaucoup d’importance. Mais il y avait de surcroît toutes sortes de psychologues, de sociologues et d’anthropologues qui analysaient les comportements des mineurs. J’ai trouvé ça grotesque, car il me semble que la psychologie – ou tout autre science qui s’intéresse au comportement humain – ne peut pas ignorer l’influence du milieu culturel dans lequel ces personnes vivent.

Or, ces experts prétendaient expliquer le comportement de mineurs du nord du Chili, alors qu’ils ne parlaient même pas l’espagnol. Il me semblait aussi que, le rythme très lent des sorties (entre 12 et 20 minutes par mineurs, ndlr.) et l’obligation de « remplir » le temps d’antenne ont souvent amené les commentateurs à dire n’importe quoi. Y compris des choses qui relevaient de l’espace privé comme l’histoire par exemple de ce mineur attendu par deux femmes à la surface : son épouse et sa maîtresse. Tout le monde ricanait de cette histoire sans se rendre compte qu’on était en train de chambouler des vies privées dans ce coin perdu du Chili.

Jean Claude Gerez : L’omniprésence de Sebastian Piñera, le président chilien, vous a également marqué…

Patricio Henriquez : Oui, car il y a eu une énorme récupération politique de l’évènement par le président et son gouvernement. Et ce, bien avant la sortie des mineurs. Ainsi, le premier message que ces derniers ont envoyé annonçant qu’ils étaient en vie a été diffusé avec plusieurs heures de retard. Motif ? Le président voulait en faire personnellement l’annonce devant les caméras de télévision. Il lui a fallu traverser une partie du pays pour aller sur le site. Et pendant ce temps les proches étaient dans l’angoisse !

C’est d’autant plus aberrant, que ce même gouvernement continue aujourd’hui d’exploiter les mineurs, et n’a absolument pas amélioré les conditions de travail. Or il s’est fait de la publicité avec ce sauvetage.

Mais il y a pire. Car à la même époque, 34 indiens mapuches du Sud du pays avaient entamé une grève de la faim pour s’élever contre le non-respect de leurs droits à la terre. Les mineurs avaient envoyé

© Jean-Claude Gerez

un message d’encouragement depuis le trou où ils étaient retenus prisonniers. Sauf que ce message a été censuré par le pouvoir qui ne l’a pas rendu public. Ce n’est que plusieurs jours après leur sortie qu’on a appris l’existence de ce message.

Une dernière anecdote, plutôt cocasse celle-là, sur la récupération politique du sauvetage. Lors du voyage que le président Piñera a entrepris en Europe dans les jours qui ont suivi le « sauvetage du siècle », ce dernier a exhibé partout où il passait le fameux 1er message de survie, inscrit en lettres rouges : « Nous allons bien, tous les 33, dans le refuge. » A un moment donné, ignorant que les caméras étaient en train de filmer, sa femme lui a dit : « Ah non ! Tu ne vas pas encore montrer ce papier ! ».

Jean Claude Gerez : Vous avez aussi été surpris par la masse de journalistes présents sur place ?

Patricio Henriquez : C’est vrai que près de 2000 journalistes, c’est très important. Quand on divise ce nombre par 33 mineur, c’est effarant ! Au-delà du (très) maigre traitement médiatique accordé aux conditions de travail des mineurs chiliens en général, ce qui m’a marqué c’est lorsque certains journalistes, japonais notamment, ont commencé à payer les familles pour réaliser des interviews exclusives. Les familles, généralement pauvres, y ont vu un moyen d’améliorer momentanément leur sort. Ce qui est intéressant, c’est que d’autres journalistes ont questionné cela d’un point de vue déontologique, en disant : « On n’achète pas des entrevues, on n’achète pas de l’information ». Sauf qu’une femme d’une des familles des mineurs a répondu : « Combien d’argent vous gagnez pour venir ici ? Pourquoi serions-nous les seuls à ne pas en profiter ? » Il y a dans ces propos, non pas une réponse définitive, mais une proposition de réflexion qui englobe tous ces intérêts médiatiques. En tout cas, cela interpelle sur les différences Nord-Sud toujours existantes et sur la forme du mercantilisme qui existe dans les médias.

Jean Claude Gerez : Si vous deviez traiter ce sujet aujourd’hui, quel angle retiendriez-vous ?

Patricio Henriquez : Je suis persuadé que le chambardement de la vie des mineurs a eu des conséquences sur chacun d’entre eux. Lesquelles ? Je l’ignore. Mais si je devais faire quelque chose sur ce sujet, je tenterais de passer du temps avec ces gens là pour comprendre ce qu’étaient leurs vies avant cet événement, comment ils ont vécu les choses sous terre et surtout comment ils reviennent à une vie normale. Et, au fond, que signifie « revenir à une vie normale » après avoir été au centre d’un tel évènement médiatique.

Cela me fait  d’ailleurs penser à tous les Chiliens qui ont été victimes de la dictature et de la torture. A un certain moment, nombre d’entre eux ont commencé à s’exprimer publiquement sur ce qu’ils avaient vécu, souvent à travers des cycles de conférences ou des évènements médiatisés. Evidemment, c’était indispensable pour le monde de savoir ce qu’il s’était passé. Mais revenir à une vie anonyme après s’être exposé a souvent été très dur d’un point de vue psychologique et familial. Je pense que les mineurs doivent vivre la même situation aujourd’hui. Mais il y a sans doute peu de médias qui s’intéressent à cet aspect des choses.