Algérie : l’immolation par le feu ou l’ultime appel à un pouvoir sourd

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Sidi Bouzid, Tunisie, 17 décembre 2010. Mohamed Bouazizi, jeune chômeur, s’immole par le feu. Acte d’une violence inouïe, qui déclenchera les émeutes et la révolution que l’on sait…

En Algérie, dont l’histoire et les revendications politiques ne sont pas strictement comparables à celles de son voisin, les immolations par le feu sont sur le point de se banaliser.

En 2004, Djamel Taleb est le premier à commettre ce geste, devant la maison de la presse Tahar Djaout d’Alger. Plusieurs cas ont été comptabilisés en 2010… et la tendance s’accélère. Début janvier 2011, dans lignée de la chute de Ben Ali et alors que l’Algérie commence à sortir dans la rue, on relève cinq tentatives de suicide par immolation en moins d’une semaine : des chômeurs, des employés protestant contre des mutations abusives… en mai, une mère de six enfants résidant à Biskra (400 km au sud est d’Alger), de condition modeste, a aspergé de carburant toute sa progéniture après s’être imbibée elle-même. Le 6 octobre  2011, une mère de famille oranaise fait exploser une bouteille de gaz pour protester contre son expulsion. Le 18 décembre, un lycéen de 18 ans tente de s’immoler après s’être vu refuser un dépôt de plainte par un policier à Ouargla, à 800 km au sud d’Alger.

Difficile de quantifier précisément le nombre de victimes ; les statistiques des hôpitaux sont centralisées au ministère de la santé, peu enclin à les rendre publiques. Mais, le 12 novembre dernier, le quotidien Liberté notait qu’elles ont « dû franchir aisément la barre des cent, quand on sait que le service des grands brûlés du CHU d’Oran a enregistré à lui seul 45 tentatives d’immolation, dont 43 ont succombé à leurs brûlures ».

Et le phénomène se poursuit… En ce premier trimestre 2012, il ne se passe quasiment pas un jour sans que les journaux ne relatent une nouvelle tentative d’immolation. Le 26 janvier, Hichem Gacem, jeune vendeur ambulant de lunettes de 25 ans, s’immole à Tiaret (350 km à l’ouest d’Alger), après une vive altercation avec la police. Début mars, trois nouvelles tentatives sont relevées. Des jeunes, des familles excédées par leurs conditions de vie difficiles, parfois même des immolations collectives.

La violence de ce geste prend des proportions inquiétantes. Et, si le chômage et les problèmes de logement viennent en tête des motifs, la façon dont ceux-ci frisent parfois la désinvolture dit beaucoup d’une société profondément en crise. « C’est un acte de résignation, qui exprime une détresse devant l’absence d’espace social, culturel et politique » note le sociologue Samir Larabi, porte parole du Comité des chômeurs et militant de longue date du PST (Parti Socialiste des Travailleurs). Au sein de ce comité, il a relevé beaucoup de tentatives de suicide ou d’automutilations chez les jeunes. « Dans le sud, les désespérés montent au sommet d’édifices publics et se mettent à hurler de façon hystérique, menaçant de se jeter dans le vide, jusqu’à ce qu’un responsable vienne écouter leurs doléances », explique-t-il.

Les violences extrêmes retournées contre soi-même semblent être devenues le dernier instrument de revendication sociale et politique. Le 10 mai prochain auront lieu les élections législatives. Jusqu’à présent, aucun débat à l’APN (assemblée populaire nationale), ni aucune commission d’enquête portant sur cet inquiétant phénomène n’a été à l’ordre du jour. Aucune réponse des autorités. Un mépris souverain, alors que le spectre de l’abstention inquiète en haut lieu.

A la veille du cinquantenaire de l’indépendance, célébré en Algérie le 5 juillet, le bilan social est peu reluisant. Officiellement, le taux de chômage algérien s’élève à 12%. Samir Larabi estime qu’il est en réalité au minimum de 30%. Il note surtout que « le champ de la marginalité devient de plus en plus important. 53 % de la population active serait dans une situation de travail précaire ». « Les gens en ont marre, ils n’envisagent aucune perspective », résume-t-il sans détour ».

Pour Kamel Daoud, chroniqueur, plume du Quotidien d’Oran, « l’homme se brûle et brûle même le sens de son acte. Il a compris le message: on ne vous donnera le toit ou le baril ou de l’argent seulement si vous prouvez que vous n’existez pas et que vous n’êtes rien. Le choix entre exister et habiter. Avoir un toit ou une part de la rente est conditionné par une négation de soi, signée en bas d’un tas de cendres ».

Une « négation de soi » qui irrigue tous les pans de la société, qui aspire à une vie meilleure dans ce « pays riche pour un peuple pauvre », pour reprendre la formule célèbre de l’ancien premier ministre Ahmed Benbitour.