Crise migratoire : un dilemme européen

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Libyens fuyant la mort

Ces dernières années, les calamités humanitaires s’enchaînent dans le monde à une cadence aussi accélérée qu’inquiétante en raison de l’évolution chaotique des relations internationales. D’après les statistiques de l’agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), jamais la situation n’avait été aussi catastrophique qu’aujourd’hui.

Pour preuve, en 2016 seulement, 65.6 millions de personnes dans le monde ont dû abandonner leurs foyers sous la contrainte de la guerre ou des violences meurtrières. Ce chiffre est un record, au moins depuis 67 ans de recensement effectué par ses agences à travers tous les continents.

Dans leur rapport publié le 19 juin dernier, à la veille de la Journée mondiale des réfugiés, les responsables de cet organisme onusien tirent la sonnette d’alarme sur les graves déséquilibres que cela pourrait avoir sur le rythme de la mobilité de la population à l’échelle planétaire.(1)

Il est à rappeler que 40.3 millions de ces déracinés sont des déplacés internes, c’est-à-dire circulant dans les limites géographiques de leurs pays d’origine. Un tiers, soit 22.5 millions se sont réfugiés dans d’autres pays limitrophes et près de 2.8 millions ont acquis le statut de demandeur d’asile.

Incontestablement, le pays le plus touché par ce phénomène est la Syrie avec 12 millions de personnes concernées (soit environ 65 % de sa population globale). Ce qui nous renseigne sur le degré très avancé de destruction des infrastructures vitales dont ont besoin, dans ces circonstances exceptionnelles qu’elles vivent, les populations syriennes pour rester sur leur territoire.

Le HCR nuance toutefois ce constat, estimant que c’est au Soudan que la crise des déplacements a connu sa plus forte croissance en 2016 avec un total de 3.3 millions de déracinés en fin d’année. Quant aux différentes destinations des réfugiés, les pays hospitaliers les plus prisés sont respectivement la Turquie avec 2.9 millions, le Pakistan avec 1.4 millions et le Liban à peine dépassant 1 million.

De même, indique-t-on dans le même document, que les efforts des pays développés (les chancelleries occidentales en particulier) semblent bien en deçà des promesses données au départ et surtout des attentes des flux de plus en plus grossissants des réfugiés. Et ce, comparativement aux sacrifices consentis par les pays en développement ou à moyen revenu.

Ainsi 84% des réfugiés sont-ils accueillis par ces derniers, même si c’est parfois avec un manque flagrant de structures et de moyens. L’O.N.U explique cela par la proximité de ces pays avec les zones de conflit et aussi, ce qui est dramatique à plus d’un égard, par l’absence d’une stratégie internationale concertée en amont pour l’endiguement de cette crise migratoire.

Or, «dans un monde en conflit, ce qu’il faut, affirme Filippo Grandi, le chef de l’HCR, c’est de la détermination et du courage». Ce dernier aurait d’ailleurs pointé du doigt les failles de ces politiques migratoires qui ont échoué à promouvoir une culture d’accueil et de respect pour tous les réfugiés. Un appel d’autant plus urgent que près de la moitié des réfugiés sont des enfants, hélas !

Par ailleurs, la rencontre organisée le 28 août dernier à l’Élysée, par le président Emmanuel Macron avec les chefs d’État du Tchad et du Niger, les chefs du gouvernement italien, allemand, espagnol et libyen, et les chefs de diplomatie de l’union européenne, visant à l’émergence d’une feuille de route concrète, afin de maintenir la crise des migrants sous contrôle et réduire autant que faire se peut ses conséquences sur les pays européens, peine à porter des fruits.

Pour cause, s’étant vexée de ne pas avoir été associée à l’initiative sur la Libye, tenue en juillet sous le patronage du locataire de l’Elysée (celui-ci a proposé en effet de créer des «hot spots» en Afrique pour pouvoir y traiter directement, et plus rapidement les demandes d’asile), l’Italie s’en serait vivement plainte auprès des instances européennes.

La France qui voudrait bien s’inspirer du modèle syrien, autant dire déléguer partiellement la gestion de la crise migratoire comme dans le cas de la Turquie, moyennant aides financières conséquentes aux pays limitrophes, inquiète ses voisines (l’Italie et l’Espagne en particulier) et soulève l’indignation des pays de l’Europe de l’Est.

Encore faudrait-il préciser que le dossier migratoire divise les parties orientale et occidentale de l’Union européenne. Les pays de Visegrád (Pologne, Hongrie, République tchèque et Slovaquie) refusent le système de répartition obligatoire des réfugiés mis en place par Bruxelles. La décision pour le moins «raciste» de Viktor Orbán, le Premier ministre hongrois, de fermer les frontières en est la meilleure démonstration (il faut rappeler que la Hongrie a construit en 2015 une clôture de plus de 175 km le long de sa frontière serbe, puis en a commencé une autre de 41 km avec la Croatie et, ironie du sort, installé des barbelés le long de ses frontières avec la Slovénie!).

L’entêtement des autorités de plusieurs nations de cette région géostratégique et pivotale (l’Europe de l’Est) à ne pas s’engager dans le défi migratoire est favorisé par la montée aussi fulgurante que troublante des groupuscules néo-nazis et des partis de l’extrême-droite dans leurs sociétés.

Parvenue à réduire le flux des migrants dès les années 2000, en s’appuyant sur l’Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures (Frontex), et en renforçant sa collaboration étroite avec le Maroc, l’Espagne souffre, quant à elle, aujourd’hui des profondes implications de cette crise. D’autant que, d’une part, le Royaume chérifien aurait mis dans la balance diplomatique la question du front Polisario (le Sahara occidental) comme préalable à toute négociation concernant les flux de migrants du Sahel qui tentent de rejoindre coûte que coûte le vieux continent via les deux enclaves espagnoles au Maroc (Ceuta et Melilla).

D’autre part, l’ONG «Amnesty International» aurait épinglé récemment les autorités ibères qui n’ont accueilli, jusque-là, que 13% des migrants qu’elles s’étaient engagé à recevoir d’ici le 26 septembre, trop insuffisant!

(1) Rapport détaillé du HCR, publié le 19 juin 2017