Les humanitaires doivent s’alarmer de la disparition de la diversité culturelle…

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On ne peut vaincre un monde de peur, de haine et de psychose que par une culture plurielle, vivante et dynamique. Celle-ci a un énorme pouvoir sur l’homme et l’univers qui l’entoure. D’autant que son « territoire, comme dirait Catherine Tasca, n’est jamais clos, il est nécessairement ouvert selon les lieux et les temps à la diversité et aux variations infinies de l’expression humaine. »

Autrement dit, en tant qu’espace d’interaction, de dialogue et de mouvement, la culture nous sert de lien d’existence hors frontières, hors temps, hors dimensions et hors distance. En même temps, elle tend à célébrer, par sa capacité à éduquer les esprits, résilier le mal, effacer la violence dans les rapports sociaux et jouer avec l’opposition des visages et des facettes des civilisations, le règne de la liberté.

La Liberté ? Oui, la liberté, mais en majuscule et non seulement au sens où l’entendent d’aucuns, sinon, dirais-je même, la majorité des populations, des pays et des institutions à l’heure actuelle, à savoir une liberté circonscrite à l’expression, la manifestation, la conscience, etc.

Je préfère pour étayer mon argument me référer à cette liberté transcendantale, hégémonique, humaniste, tournée vers un horizon spirituel échappant à toutes les contraintes. Une « liberté-reine » comme celle que décrit le philosophe indien Jiddu Krishnamurti (1895-1986) ou à la manière de celle « idéalisée » par la rhétorique d’un certain Jean Jaurès (1859-1914), c’est-à-dire, une liberté qui fonce vers l’idéal tout en pensant le réel.

Le réel ? C’est l’état actuel de notre monde ! Un monde qui a cessé de rêver au printemps ! Qui est gagné par la paranoïa de l’insécurité et inactif face aux catastrophes qui l’assaillent (inégalités, famines, dérèglement climatique, sécheresses, désertifications, etc.). En un mot, un monde qui a croisé ses bras devant l’irrationnel, la démagogie, l’hystérie technologique et la folie des grandeurs des puissants.

Tout compte fait, on dirait qu’à cet abrutissement humain normalisé et à cette « géopolitique de la faim » selon le mot du Suisse Jean Ziegler, s’est adjointe « une géostratégie de peur » multiforme ! Si l’humanité de nos jours a peur d’elle-même, de ses origines diverses, de ses identités multiples (africaine, européenne, asiatique, etc.), de ses différences (ethniques, religieuses, culturelles, etc.) et surtout de ce qu’elle a engendré de barbarie (contre la vie, l’environnement, l’humain), c’est parce qu’elle a échoué à se regarder de l’intérieur, à scruter son extérieur et à s’arracher cette « liberté d’initiative » pour réviser avec un esprit critique son histoire jalonnée d’une longue chaîne de tragédies coloniales, d’exploitation éhontée des peuples, d’intolérance religieuse, de terreurs de toutes sortes et que sais-je encore.

Bref, « le meurtre de la raison », pour paraphraser le penseur syrien Burhane Ghalioune, aurait été et semble toujours être le fil d’Ariane de ces humains qui vont aux abîmes, tout en croyant monter sur les marches de l’échelle de la civilisation !

Car partout des fumées grisâtres montent au ciel et polluent notre biosphère. Fumées des hypocrisies politiques des grandes puissances en quête de domination, de l’or noir et d’espaces vitaux sur le dos des pays pauvres, mais aussi des guerres dites « humanitaires », des industries, des usines, etc.

En sus de ce tableau désolant, il y a aussi le racisme et les discriminations. Il est clair qu’une grande partie des migrants qui atterrissent aujourd’hui en Europe ou sur les côtes indonésiennes en souffrent dans leurs pays d’origine. Marginalisés parce qu’étant des minorités ethniques ou culturelles, beaucoup parmi eux ont fait face à un génocide culturel des plus impitoyables. Si l’on admet la définition donnée par la convention des Nations Unies et la charte de déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, le terme génocide considéré au demeurant comme « un crime international » signifie des « actes commis dans l’intention de détruire en totalité ou en partie, un groupe national, ethnique, racial, religieux, etc. »

Le centre Simon-Skjodt pour la prévention des génocides a lancé il y a quelques années un mécanisme destiné à repérer les risques de massacres dirigés par les États sur leurs territoires nationaux. Dénommé « Early warning » et doté d’un comité de conscience formé à l’origine à la mémoire des victimes de l’Holocauste, le projet détecte les dangers apparents d’extermination potentielle ou d’agression contre les minorités en se basant sur des modèles conçus par des politologues et des sondages d’opinion… Cela n’a rien d’anodin.

Les minorités sont partout menacées d’épuration raciale, en Birmanie, au Nigeria, en Somalie, au Soudan, au Rwanda, en Égypte, en République centrafricaine, en Afrique du Sud, en Afghanistan, en Russie, etc.

En Birmanie (Myanmar) pour ne détailler que cet exemple, la transition démocratique esquissée en 2011 après une série de dictatures militaires remontant à 1962 aurait donné lieu à l’exacerbation des haines envers les Rohingyas.

Courant 2012, des centaines d’entre eux sont brûlés vifs sous l’œil indifférent de la police. Descendants de commerçants musulmans installés dans l’État de Arakan depuis plus de mille ans, ces derniers forment une des ethnies minoritaires ayant subi l’un des plus monstrueux nettoyage ethnique du monde : des villages incendiés, des hommes torturés et des milliers de croyants exécutés ou réduits en esclavage dans des camps de concentration réservés à cet effet par des extrémistes bouddhistes rakhines sous le regard complaisant de la communauté internationale…

Le Premier ministre australien Tony Abbot aurait même refusé en 2015 de prêter assistance à 8000 réfugiés Rohingyas bloqués en mer dans leur tentative de fuir les persécutions ethniques des bouddhistes.

La Malaisie et l’Indonésie, pourtant pays à majorité musulmane, ont adopté à un degré moindre une attitude presque similaire. Même l’opposante birmane Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la paix en 1991, n’a pas osé bouger le petit doigt pour dénoncer cette injustice ! À vrai dire, le martyre de cette minorité reste un des chapitres les plus sombres de l’histoire moderne de l’Asie du Sud-Est.

Originaires d’Inde, du Bangladesh, de Chine, de la péninsule arabique et d’Iran, les Rohingyas se sont vu retirer leur droit à la nationalité birmane depuis 1982. Bien que l’O.N.U les considère comme la population la plus menacée de la planète dans un pays qui contient plus de 51 millions d’habitants à majorité bouddhiste, il n’en demeure pas moins qu’ils sont encore sous embargo ethnique et à l’ombre des feux médiatiques !

Au Darfour comme au Nigeria et ailleurs, pareilles atrocités ont aussi lieu, mais que peut-on faire quand le centre du monde est sourd aux appels au secours de ses faubourgs ? Quand l’homme néglige la culture, cette culture de la pluralité, du respect de l’altérité et du vivre-ensemble ? Et quand la bourse de valeurs des « vies humaines » n’est pas la même pour tout le commun des mortels ?

À ces ethnies en voie d’extinction ou perçues comme telles s’ajoute l’épineux problème des langues.

Environ 6000 sont recensées aujourd’hui à travers les 5 continents dont 10 et 20 disparaissent systématiquement chaque année ! Par ordre décroissant, le mandarin figure en première position avec 1,3 milliard de locuteurs, suivi de l’anglais avec 1,2 milliard, l’espagnol avec 485 millions, l’hindi avec 450 millions, le français avec 274 millions, et l’arabe avec 200 millions.

La conquête du monde par ces langues hégémoniques a en revanche une face cachée, du reste plus hideuse : le dépérissement des langues ancestrales et régionales. Au Pérou, bien qu’accepté depuis 1975 en tant que langue officielle, le Quechua n’enregistre pas d’avancée dans l’enseignement et la vie pratique. Au Maghreb, le berbère cantonné pendant des lustres dans les massifs montagneux du nord et du sud (l’Atlas, Djurdjura, Hoggar, etc.) n’a pas pu conquérir le fond citadin des villes de l’intérieur et reste l’enjeu de manipulation de pouvoirs autoritaires. En Nouvelle-Guinée, 800 langues méconnues et très peu étudiées (menacées de mort) sont répertoriées tandis qu’en Amazonie, le nombre même des langues parlées est inconnu vu l’isolement des ethnies les unes des autres et aussi des métropoles. Le plus triste est que seuls les 100 principaux idiomes de ces 6000 langues sont employés par 90 % de la population mondiale. Un autre coup de couteau à la diversité. Ce qui veut dire que chacun des idiomes des 5900 restants n’est utilisé que par 118 locuteurs en moyenne !

Kamal Guerroua

Kamal Guerroua

Kamal Guerroua est universitaire et auteur. Collaborateur à la presse algérienne.