Deux ans après : des usages de la légitimité révolutionnaire en Égypte

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Le wasat sous mabarakUn peu plus de deux ans après le départ de l’ancien président Hosni Moubarak sous la pression d’imposantes manifestations populaires, l’Égypte se trouve une fois de plus à la croisée des chemins…

Bien que la quasi-totalité des acteurs revendique aujourd’hui l’héritage de la révolution du 25 janvier, la polarisation de la société autour du clivage islamisation/sécularisation atteint désormais une intensité jusqu’alors inédite. En effet, les deux camps en présence divergent non seulement quant à leurs projets pour le futur de la société égyptienne, mais également quant à leur définition des objectifs de la révolution: rendre le pouvoir au peuple pour les uns ; achever de mettre à bas la structure sociale et politique héritée de l’ancien régime pour les autres.

Soulignons d’abord le fait que la quasi-totalité de la galaxie islamiste égyptienne s’est convertie à la démocratie ces dernières décennies. Cette conversion peut être fort récente, la plupart des courants salafistes ayant attendu 2011 pour reconnaître du bout des lèvres qu’il pouvait s’agir d’une option envisageable, ou bien remonter aux années 1980, dans le cas de certains leaders de la Confrérie tels que `Isâm Al-`Aryân. Aujourd’hui, même les plus conservateurs parmi les Frères musulmans se présentent comme de sourcilleux démocrates. Pour comprendre ce ralliement, il faut prendre en compte la spectaculaire islamisation qu’a connue la société égyptienne depuis les années 1970. Au cours de ce processus, l’idée s’est progressivement imposée – d’abord parmi les intellectuels islamistes, avant de gagner l’ensemble de la mouvance – que les idées islamistes étant désormais largement majoritaires dans l’opinion, rendre le pouvoir au peuple équivaudrait à le rendre à Dieu. Ce ralliement est donc pour partie ambigu : la souveraineté populaire ne saurait se confondre avec la souveraineté divine que tant que les urnes demeurent favorables aux islamistes.

Sous Moubarak, islamistes et libéraux avaient intérêt à jouer de cette ambiguïté : les uns et les autres réclamaient une ouverture du régime politique, et les libéraux savaient que cela ne pouvait se faire sans le pouvoir du nombre que représentaient les Frères, tandis que ces derniers préféraient faire profil bas et laisser les libéraux sur le devant de la scène, afin de ne pas trop effrayer les puissances occidentales dont le soutien était essentiel à la survie du régime. Une relation symbiotique s’était donc mise en place entre ces deux courants politiques, fondée sur le rejet du régime de Moubarak et cimentée par l’ambiguïté que représentait le ralliement des islamistes à la démocratie.

Mais avec l’arrivée au pouvoir de ces derniers par le biais d’élections libres et non truquées, leur ambiguïté éclate au grand jour, tout comme celle – symétrique – de leurs anciens alliés libéraux. Ceux-ci en effet, conscients de leur position minoritaire, se réclament d’une conception de la démocratie qui ne se limiterait pas à l’organisation d’élections libres et transparentes. Pour eux, la démocratie est avant tout un système de contre-pouvoirs et de dispositions constitutionnelles garantissant les droits des minorités, que celles-ci soient politiques, religieuses ou sociales. Ce camp a reçu ces dernières années un renfort inattendu, celui de la jeunesse révolutionnaire. Si le soutien de cette dernière aux organisations politiques libérales demeure critique, il n’en est pas moins réel, et il permet au camp libéral de faire nombre, au moins dans la rue sinon dans les urnes. Enfin, le mouvement ouvrier a lui aussi rejoint le camp dit libéral, du fait notamment de la conversion des Frères au libéralisme économique.

Ainsi, lorsque ce camp libéral emploi le terme de révolution, il parle d’une refonte totale des structures politiques et sociales du pays : réforme de l’appareil sécuritaire et de sa place au sein des institutions étatiques ; garanties pour les minorités ; protection des libertés individuelles et collectives ; protection sociale pour les classes populaires (voire rupture franche avec le libéralisme) ; redéfinition de la place de l’Égypte sur la scène régionale et internationale. De leur côté, les islamistes – et en particulier les Frères musulmans – semblent moins pressés de procéder à ces réformes structurelles. À leurs yeux, le principal sinon le seul acquis de la révolution est la possibilité pour le peuple de choisir ses dirigeants.

Ainsi, les islamistes ont tendance à considérer qu’ils tiennent leur pouvoir de la volonté de Dieu comme de celle du peuple, et font la sourde oreille aux revendications de l’opposition qu’ils jugent illégitimes, tant du point de vue religieux que du point de vue démocratique. De leur côté, les libéraux considèrent que les islamistes reproduisent les méthodes de l’ancien régime avec un nouveau personnel, Morsi ayant remplacé Moubarak, et le PLJ s’étant substitué au PND. De leur point de vue, la lutte contre le pouvoir des Frères s’inscrit donc dans la continuité et l’approfondissement du processus révolutionnaire, qui s’enrichit désormais de nouveaux moyens d’action, tels que la « désobéissance civile ».

Mais ce faisant, les libéraux en viennent à contester le verdict des urnes, et appellent à boycotter les élections législatives prévues pour avril-juin 2013, laissant ainsi les islamistes seuls à concourir pour les sièges de députés. Si elle réussit, cette stratégie aura pour effet d’amoindrir encore la légitimité démocratique dont peuvent se prévaloir les Frères musulmans. Mais elle impliquerait alors de renoncer à toute possibilité d’un changement venu des urnes. De ce fait, on assiste ces derniers temps à une escalade dans les menaces de recourir à la violence, en provenance des deux camps : les libéraux en appellent de plus en plus ouvertement à une intervention de l’armée pour chasser les Frères du pouvoir, alors que ces derniers laissent leurs alliés les plus radicaux affirmer qu’ils prendraient les armes si ce cas de figure devait se présenter. Dans cette configuration, où les deux camps montrent leurs muscles, une solution de compromis est toujours possible, les libéraux acceptant de participer aux élections à la condition que les Frères leur offrent un certain nombre de garanties, dont la révision de la loi électorale et la création d’un gouvernement de salut public chargé de superviser l’organisation du scrutin. À ce jour néanmoins, toutes les tentatives de dialogue entre les deux blocs ont fait long feu.

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