Sida : dogme religieux et communication

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Comment le préservatif aggrave «le problème du Sida» ?

Le pape Benoît XVI l’a lui-même reconnu à propos de la réintégration des 4 évêques traditionalistes dont le négationniste Mgr Williamson, il a des problèmes de communication. Il lui est parfois difficile de se faire comprendre. S’agissant de l’efficacité du préservatif dans la lutte contre le Sida cette difficulté a été encore plus spectaculaire.

Malgré les apparences, dans l’avion qui le transportait  vers l’Afrique, le souverain Pontife n’a parlé du préservatif et du Sida que par voie de conséquence. Pour lui, l’essentiel de cette affaire était ailleurs. Dans la doctrine. Et encore, on va le voir, n’a-t-il fait que mentionner les contenus les plus anthropologiques de cette doctrine. Eloignés de leur base proprement chrétienne, ceux-ci n’en sont pas moins restés obscurs pour ne pas dire inadmissibles pour la plupart des Occidentaux.

Rarement explicitées, les conceptions théologiques dont découle la condamnation papale du préservatif valent d’être revisitées. Ne serait-ce que pour mieux comprendre leurs aboutissements pratiques. Ou plus certainement,  éclairer la configuration du fossé qui s’est creusé entre la tradition catholique et disons pour faire court, la culture  aujourd’hui dominante en Europe. Cette Europe qui fût le berceau du christianisme.

De quoi s’agit-il ? Pour qui relit la réponse de Benoît XVI  à la question écrite d’un journaliste d’Antenne 2,  il s’agit d’affirmer  premièrement qu’à propos du Sida en Afrique comme ailleurs (et pour  tout le reste), «l’Eglise catholique est l’entité la plus efficace, la plus présente». Par ses «mouvements… qui sont au service des malades» certes mais d’abord par la supériorité des conceptions qui  sont les siennes concernant «l’âme», «l’humanisation de la sexualité», «le renouveau spirituel et humain», «le comportement juste à l’égard de son propre corps et de celui de l’autre».

Un don de Dieu

Quels sont pour un fidèle averti les réalités que recouvrent ces mots ?
Rien de moins que ceci : la vie est un don de Dieu. Plus précisément,  si l’Homme est corps et âme, celle-ci ne peut ni de près ni de loin être produite par celui là. Selon la doctrine la plus constante et la plus traditionnelle, chaque âme a pour origine une intervention immédiate et particulière de Dieu. Et cela pour la double raison qu’elle est spirituelle et immortelle. (Catéchisme, Edit. Pocket,  XII- 2007,  articles 362 et suite)

Voilà le pourquoi de la grandeur de la sexualité humaine. Voilà ce qui l’élève au dessus du règne animal. Offerte à la liberté créatrice de Dieu, elle ne peut moralement s’exercer que dans un cadre  préalablement  sanctifié  par le sacrement du mariage et donc hétérosexuel, monogame et indissoluble. A l’image de l’union du Christ et de son Eglise. Et ce mariage religieux  est lui-même réservé à ceux que le baptême a d’abord lavé du péché originel. Et encore faut-il que dans leur intimité, l’époux et/ou l’épouse ne mettent  pas le moindre obstacle  à l’accomplissement de cette finalité procréatrice.

Le catéchisme de l’Eglise  catholique est formel : si, concession suprême à l’esprit du temps et au docteur Ogino! «le recours aux périodes infécondes… est conforme aux critères objectifs de la moralité… et respecte le corps des époux .. est en revanche intrinsèquement mauvaise toute action qui , soit en prévision de l’acte conjugal, soit dans son déroulement, soit dans le développement de ses conséquences naturelles, se proposerait comme but ou comme moyen de rendre impossible la procréation» (Ibidem, N°2370)

La liste des interdits découlant de ce respect de la «nature» et des «corps» est connue : stérilisation, homosexualité, fellation,  masturbation, pilule du soir et du lendemain,  éjaculation hors du vagin etc..  Soit tous les comportements sexuels sur lesquels Dieu, s’il le veut,  ne peut insuffler une âme immortelle. Sont aussi «gravement déshonnêtes» le don de sperme ou d’ovocyte et le prêt d’utérus. Même  s’agissant d’un don entre époux : car «il remet la vie et l’identité de l’embryon au pouvoir des médecins et des biologistes.»

Péché d’idolâtrie

Parce que soumis à la libre intervention de l’unique Créateur, le champ d’exercice de la sexualité humaine est extrêmement limité. Et périlleux. Pour ne pas dire nauséabond dans la mesure où depuis  Saint Augustin, c’est dans ce périmètre que de manière mystérieuse s’opère aussi la transmission du péché originel déjà mentionné.

Pour des catholiques authentiques et à plus forte raison pour les évêques et le Pape, ces vérités là sont des vérités divines ; inscrites dans la nature et confirmées par la révélation, elles ne sont pas négociables. En présence de qui leur  parle de masturbation, homosexualité, pilule, capote, ils se considèrent en état de légitime défense et condamnent sans appel : «Halte là. Ce territoire est sacré, j’en suis le gardien. N’y touchez pas. Ni de près ni de loin.» Si le préservatif est en lui-même un obstacle à la volonté de Dieu, s’il est intrinsèquement peccamineux, il ne peut qu’aggraver les maux que ses utilisateurs prétendent combattre. Point final. Il n’y a pas de question à poser ni à se poser.

Que ce soit  à propos de la surpopulation, des maladies vénériennes, des familles trop nombreuses, du Sida ou des mères menacées de mort par une nouvelle naissance, cet artifice ne mérite même pas d’être mentionné.

Et, si l’on tient à tout prix à se placer sur un plan plus pratique, qui ne voit que le distribuer aux porteurs du VIH, c’est encourager et la maladie et le vice? Autant fournir à un voleur les moyens de ne  pas se faire prendre. Rien ne peut l’inciter davantage à enfreindre la loi!

En définitive, faire de ce latex un instrument et à plus forte raison l’unique rempart contre la peste et la mort, c’est commettre le péché d’idolâtrie.

Assurément, s’il n’y avait sur terre que des relations sexuelles conformes aux exigences du catéchisme, la propagation de l’épidémie serait ralentie. Du seul fait de la raréfaction des rapports sexuels. Les couples catholiques porteurs du virus n’ayant finalement que le choix de l’abstinence : en effet soit leurs rapports sont  protégés et ils commettent un péché mortel. Soit ils ne se protègent pas et c’est au moins une tentative d’empoisonnement si pas un assassinat et ou un suicide. Sans oublier que leurs enfants seraient probablement orphelins et peut-être infectés à leur tour.

Incompréhension

Tant que régnait dans les esprits européens,  la philosophie d’Aristote revue par  Saint Thomas d’Aquin, le docteur angélique ; tant que  les scientifiques n’avaient pas exploré les mécanismes de la reproduction humaine, ni  mis au point  des outils et des techniques  permettant de les maîtriser ; tant que vaille que vaille presque tous les mariages reproduisaient l’union du Christ et de son église, tout allait pour le mieux : le mystère de la vie restait impénétrable. Le sexe conservait la grave et obscure ambiguïté d’un mal nécessaire. L’âme était immortelle. Les prêtres interdisaient et pardonnaient. Les femmes procréaient.

Aujourd’hui, en occident, les fidèles qui professent les ancrages théologiques de l’actuel successeur de Saint Pierre, respectent ses commandements et se défient des sciences de la vie, sont de moins en moins nombreux. Et de plus en plus intransigeants.

Ceux-là, parce qu’ils n’en attendaient pas tant, ont été plus que réconfortés par les propos de Benoît XVI : non seulement le préservatif n’aide pas à lutter contre le Sida mais il aggrave le mal. Jean Paul II n’était jamais allé aussi loin dans l’énoncé  des conséquences contemporaines du dogme catholique.

Les autres, croyants ou incroyants, espéraient que ce terrible fléau des temps modernes allait enfin inciter  la hiérarchie à atténuer les prescriptions d’Humanae Vitae (1968). Ils ont effectivement obtenu un aggiornamento. Mais c’est un aggiornamento à l’envers.

En cette affaire, les hauts dignitaires ecclésiastiques n’ont pas toujours été de brillants communicateurs, la presse a pu « faire monter la mayonnaise» et  les journalistes manquer de connaissances théologiques. Il n’empêche: il y a là beaucoup plus qu’un malentendu, des maladresses ou des exagérations. Entre une sexualité d’autant plus humaine qu’elle respecte la vérité de sa définition telle que  formulée par la théologie catholique et une sexualité d’autant plus humaine qu’elle est  culturellement construite, entre le vrai dieu et la capote,  le pape a dit : il faut choisir. Ou plutôt il a voulu le dire. Car il ne l’a pas dit et là, dans ce silence, se trouve la question.

Jean-Paul II ne pensait pas différemment, mais il avait voulu être «acteur». Et lui en Afrique, il aurait embrassé un enfant porteur du virus. Diffusée dans le monde entier, la photo aurait  totalement éclipsé l’énoncé du dogme catholique. Si tant est que certains aient eu envie de s’y attarder…

Alors, au chapitre de la communication, ce théologique argumentaire, qu’est-t-il devenu ? Il a disparu. Seuls ont été maintenus quoique abrégés,  les contenus anthropologiques déjà mentionnés : «l’âme»,  «l’humanisation de la sexualité», «le renouveau spirituel et humain», «le comportement juste à l’égard de son propre corps et de  celui de  l’autre».

Or pour nombre de nos contemporains ces valeurs là militent davantage en faveur de l’usage du préservatif qu’à son encontre. A leurs yeux, en dehors d’un raisonnement théologique, autant dire en dehors d’une croyance  proprement religieuse, l’interdiction pure et simple de la capote est injustifiable.

Mais pourquoi donc le Pape, les évêques, les prêtres et la presse catholique n’ont  pas été plus explicites dans l’énoncé de ce  fondement théologique? Les plus zélés se sont aventurés sur le terrain scientifique. A leurs dépends. Ces positions sont elles devenues tellement incompréhensibles qu’elles ont fini par être in-exprimables? Et si les journalistes n’ont pas été plus diserts, est-ce par ignorance, paresse, anticléricalisme, respect de la neutralité laïque? ou bien parce-qu’ils les ont trouvées in–explicables au commun de leurs lecteurs et auditeurs? Devraient-ils être plus catholiques que le Pape?

Quand les religions prétendent structurer de plus en plus ouvertement le champ politique (voir les récents débats à l’ONU concernant les droits de l’homme ou le blasphème) il y a là de redoutables questions.

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