Entretien avec Peter Zangl, directeur général d’ECHO, le Service d’Aide Humanitaire de la Commission européenne.

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«Pour nous, humanitaire c’est : indépendant, neutre et impartial. Si on quitte ces valeurs de référence, on peut faire de l’aide qui a un contenu humanitaire mais ce n’est pas de l’aide humanitaire qui respecte le droit humanitaire international.»

ECHO porte assistance et secours d’urgence aux victimes de catastrophes naturelles ou de conflits armés en dehors de l’Union européenne. Depuis 1992, il a acheminé de l’aide sur le terrain d’urgence et de l’aide à la reconstruction à plus de 85 pays, en faisant appel à ses partenaires. Modeste à l’origine, son aide a augmenté pour atteindre un poids similaire à la somme des aides bilatérales de tous les Etats membres.

Anne-Marie Mouradian : La Commission européenne a récemment débloqué 27 millions d’euros pour améliorer les capacités des organisations humanitaires partenaires qui distribuent son aide à travers le monde. L’objectif est de combler certaines lacunes. Lesquelles ?

Peter Zangl
: Ce projet concerne essentiellement les agences des Nations Unies et de la famille de la Croix Rouge et du Croissant Rouge avec lesquelles nous collaborons. Il doit permettre d’améliorer leur efficacité au niveau de leur contribution et de leur rôle de mise à disposition de l’aide humanitaire. Plus efficace, cela veut dire que l’aide doit arriver en temps utile, être correctement structurée et répondre aux premiers besoins des populations vulnérables. Nous sommes redevables de la bonne utilisation des deniers publics et si nous aidons nos partenaires à être plus efficaces, nous les aiderons aussi à mieux utiliser notre argent.

Anne-Marie Mouradian : Les agences en question reconnaissent-elles ces lacunes ?

Peter Zangl : Elles ont elles-mêmes pointé des éléments qu’elles couvrent mal et nous avons notre propre appréciation des secteurs dans lesquels nous aimerions qu’elles soient plus performantes. En dialoguant, nous avons pu définir ensemble les priorités du projet de 27 millions d’euros. Elles sont, entre autres, d’ordre logistique. Un exemple : nous avons, dans le passé, déjà examiné avec le PAM la façon d’assurer le pré positionnement de son aide alimentaire d’urgence – comment, à quels endroits, et quels produits stocker – pour qu’en cas de crise  urgente nous puissions réagir, avec leur assistance, de manière rapide et fiable.

Anne-Marie Mouradian : Des exemples de carences actuelles à combler ?

Peter Zangl : Dans les zones de conflits comme le Kivu, par exemple, nous ne sommes pas à même de répondre de manière efficace et rapide aux besoins d’assistance psychologique des victimes et des populations. Donc, nous allons analyser et identifier, avec le HCR, la Croix Rouge et d’autres acteurs, quelles sont les bonnes façons de répondre à ces problèmes qui, aujourd’hui, ne sont pas correctement couverts.

Anne-Marie Mouradian : Au total, Echo travaille avec deux cent organisations partenaires à travers le monde et dispose d’un budget annuel d’environ 700 millions d’euros. Deux cent partenaires, ce n’est pas difficile à gérer ?

Peter Zangl : Le chiffre peut paraître énorme mais il ne l’est pas. Nous avons, en fait, trois groupes de partenaires : les agences des Nations Unies, la famille Croix rouge et Croissant rouge, et la famille des ONG. Cette dernière comprend 186 organisations qui ont un contrat avec nous. Quand nous accordons de l’aide humanitaire, pour autant que nous ne le fassions ni à travers les agences des Nations Unies ni via la Croix rouge, ce sont elles qui la mettent en oeuvre sur le terrain. Je reçois des plaintes d’ONG qui ne font pas partie des 186 et voudraient bien les rejoindre. Par ailleurs, de nombreuses ONG sont spécialisées. Merlin, par exemple, est spécialisé en aide médicale, d’autres ONG sont spécialisées en protection ou travaillent sur la mise à disposition d’eau potable, etc. A côté de ces spécialisations thématiques, nous avons des spécialisations géographiques. Certaines ONG ont plus d’expérience dans certaines parties d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine… En recoupant ces deux séries de spécialisation, on arrive vite à la conclusion que 186 n’est pas un chiffre démesuré et que c’est un ordre de grandeur raisonnable.

Anne-Marie Mouradian : Vous travaillez avec un grand nombre d’ONG françaises. Les ONG nordiques, en revanche, ne font pas souvent appel aux  financements européens. Comment l’expliquez-vous ?

Peter Zangl : Le monde des ONG est un monde spontané. Comme nous le savons tous, le monde humanitaire, à l’origine, a eu des racines fortement implantées en France. Ceci explique, pour des raisons historiques, la place importante occupée par les ONG françaises. Les ONG nordiques travaillent souvent de façon différente et plus étroitement avec leurs autorités nationales. Elles ont donc moins besoin de notre coopération financière. Cela ne veut pas dire que nous ne collaborons pas avec elles. Face aux crises, tous les acteurs humanitaires au niveau mondial sont largement interconnectés ; nous communiquons facilement et intensément les uns avec les autres pour éviter, dans la mesure du possible, d’arriver à trois au même endroit pour essayer de faire la même chose, pendant qu’une autre crise serait gravement négligée.

Anne-Marie Mouradian : Quelle est la stratégie d’ECHO pour 2009, face à l’aggravation des catastrophes naturelles et des situations de conflits armés où le droit humanitaire est de plus en plus  bafoué.

Peter Zangl : C’est effectivement une situation très difficile. Nous avons une tâche croissante alors que nos ressources financières augmentent de façon très modérée. Nous avons, comme je l’ai évoqué, une obligation d’efficacité. Il nous faut aussi identifier les crises sur lesquelles nous ne pouvons pas intervenir, en ayant, si possible, l’assurance que d’autres acteurs humanitaires internationaux pourront le faire. Je pense évidemment à la famille des Nations Unies et aux autres ONG qui ne sont pas nos partenaires, mais aussi à l’émergence de nouveaux donateurs mondiaux. Le monde arabe, par exemple, se profile comme un nouveau donateur. Il n’est pas seulement intervenu de façon ciblée au moment de la guerre du Liban ou à Gaza cette année, mais il a aussi, l’an dernier, accordé 500 millions de dollars en faveur du PAM. C’était un don substantiel et une nouveauté dans le monde de l’humanitaire. Nous devons être ouverts par rapport à l’émergence de ces nouveaux donateurs tout en nous assurant que l’indépendance, la neutralité, l’impartialité sont des valeurs qu’ils partagent avec nous. Sans quoi, nous aurions un problème au sein de la famille humanitaire.

Anne-Marie Mouradian : Mais l’aide humanitaire reste perçue dans certains pays, comme un «business occidental» et il y a parfois un risque d’amalgame avec l’agenda politico-militaire de l’Occident…

Peter Zangl : C’est dû entre autres, au fait qu’un certain nombre d’interventions ne sont pas humanitaires mais qu’on les désigne comme humanitaires. Ce fut le cas pour la guerre de Bosnie. Pour nous, « humanitaire », c’est : indépendant, neutre et impartial. Si on quitte ces valeurs de référence, on peut faire de l’aide qui a un contenu humanitaire mais ce n’est pas de l’aide humanitaire qui respecte le droit humanitaire international. Notre vrai problème aujourd’hui, est celui de l’accès. Je vous donne deux exemples récents aux dimensions très différentes. L’un au Myanmar, où dans le cadre d’une catastrophe naturelle, les autorités ont, de manière plus que réticente, donné au compte-goutte l’autorisation aux humanitaires d’accéder aux zones les plus touchées.

L’autre cas est celui de Gaza où nous n’avons toujours pas, aujourd’hui, l’accès humanitaire dont nous avons besoin. Il faut un équivalent camions d’environ 500 par jour pour couvrir les besoins humanitaires minima de la population. Le nombre d’équivalent camions qui accède effectivement à Gaza est toujours largement inférieur à 200. Il en manque donc plus de 300 tous les jours, depuis fort longtemps. Ce qui manque aussi, c’est l’argent liquide. Nous ne pouvons pas exécuter la partie de notre programme prévoyant des paiements en liquide à la population de Gaza en contrepartie de travaux de réparations élémentaires des maisons. Il n’y a pas d’argent pour les payer.

Anne-Marie Mouradian : Quelle est votre marge de manœuvre face aux pays qui édictent des lois contre les ONG, comme le Zimbabwe, l’Ethiopie, le Soudan

Peter Zangl : Quand il y a un problème, nous voyons d’abord s’il y a moyen de trouver une solution par le dialogue. En même temps, il est clair que lorsque les pays que vous avez mentionnés prennent une décision, ce n’est pas pour la révoquer.  Donc, ce n’est pas en allant leur expliquer que leur attitude nous pose des problèmes que nous arriverons à les faire changer d’avis. C’est un très grand obstacle à la mise à disposition de l’aide humanitaire, au même titre d’ailleurs que les problèmes de sécurité que nous rencontrons, de l’Afghanistan au Darfour et à la Colombie…C’est une entrave délibérée à notre travail.

Anne-Marie Mouradian : En 2008, 37 travailleurs humanitaires ont été assassinés en Somalie. Le nouveau gouvernement somalien vient de demander un renforcement de l’aide humanitaire internationale à son pays. Quelle est votre réponse ?

Peter Zangl : Quand on nous demande une vraie aide humanitaire, nous sommes toujours  disposés à le faire. Si on nous laisse accéder aux populations, estimer nous-mêmes les besoins, c’est-à-dire définir le type et la quantité d’aide humanitaire que nous entendons fournir, et si on nous laisse distribuer l’aide nous-mêmes, dans ce cas, nous sommes toujours prêts à le faire.
Mais actuellement, ça se passe très mal en Somalie. Nous travaillons dans des conditions extrêmement difficiles et ne disposons pas des capacités d’accès dont nous avons besoin. La situation ne nous le permet pas. Nous espérons que les nouvelles autorités nous permettront de travailler et qu’elles comprendront que si nous sommes à même d’aider les Somaliens, elles seront, elles, plus à même de trouver une solution politique acceptable pour leurs populations.

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