Ethiopie : les révélations de la BBC…

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Un scandale très opportun

Les révélations de la BBC selon lesquelles la rébellion éthiopienne du Tigré aurait, dans les années 80, détourné l’essentiel de l’aide humanitaire occidentale pour acheter des armes doivent être comprises sur fond de campagne électorale tendue en Ethiopie et de malaise dans les médias occidentaux.

 

Depuis la chute de la dictature de Mengistu en mai 1991, la vie politique éthiopienne est une longue suite de revanches. La plupart des figures politiques ont un passé qu’ils se jettent à la figure au moindre affrontement. Les adversaires sont souvent d’anciens alliés et la violence politique a parfois creusé des gouffres désormais infranchissables entre anciens frères d’armes. Les divisions entre partis sont essentiellement liées à l’ascendance de leurs leaders.

Le gouvernement du Premier ministre Meles Zenawi évolue sous la surveillance vétilleuse d’un Politburo de vieux guérilleros tigréens. De l’autre côté de l’échiquier politique, une diaspora très bien organisés d’exilés amharas vivant pour la plupart aux Etats-Unis pèse lourd dans les campagnes électorales et auprès des organisations occidentales. Ainsi, depuis des années, d’anciens fonctionnaires, dissidents, maquisards, journalistes et universitaires s’opposent en utilisant tous les moyens à leur disposition, oscillant selon les circonstances entre la publication de livres et l’appel à la révolte urbaine. Peu de propositions, beaucoup d’injures et d’innombrables drames.

Or, le 23 mai 2010 doivent se tenir en Ethiopie les premières élections législatives depuis le scrutin désastreux de 2005, qui avait vu l’opposition se faire violemment réprimer dans la rue, son état-major incarcéré et sa presse réduite au silence.

A l’époque, la coalition de l’opposition avait fait une forte poussée dans les urnes, en remportant notamment la mairie d’Addis-Abéba et en jurant d’en finir avec le système de partage du pouvoir entre Tigréens. Le gouvernement, convaincu qu’il avait affaire à une tentative de coup d’Etat ethnique téléguidé par la diaspora américaine, avait envoyé les forces anti-émeutes contre les manifestants et bâti des actes d’accusation gravissimes à l’encontre des cadres de l’opposition.

Peu à peu, la situation s’était normalisée. Mais cinq ans plus tard, les mêmes rancœurs sont à la manœuvre. En 2010, chez les « grands frères » européens et américains pour qui l’Ethiopie est un allié stratégique important, la crainte est grande de revoir le pays sombrer dans la répression et l’impasse politique. Les diplomates occidentaux en poste à Addis-Abéba cherchent aujourd’hui à maintenir un équilibre précaire entre un gouvernement renfermé sur lui-même et une opposition déterminée à faire chuter coûte que coûte le clan au pouvoir.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le récent reportage de la BBC selon lequel l’essentiel de l’aide destinée aux victimes de la famine de 1984-1985 auraient été détourné pour l’achat d’armes par la rébellion tigréenne.

Qui parle ?

Le 3 mars 2010, la chaîne publique britannique a en effet diffusé le fruit d’une longue enquête menée par son spécialiste de la Corne de l’Afrique, Martin Plaut. En s’appuyant sur le témoignage d’anciens hauts responsables du Front de libération des peuples du Tigré (TPLF), le journaliste questionnait les circuits par lesquels l’argent de l’aide occidentale parvenait, sous forme de liasses de billets ou de sacs de grain, aux organisations locales.

L’un des témoins interrogés, notamment, affirme que 95% de l’aide envoyée dans le Tigré étaient détournés pour servir au soutien militaire du TPLF et de son noyau politique, la Ligue marxiste-léniniste du Tigray (MLLT).

Or, en mai 1991, sous l’autorité de son jeune chef Meles Zenawi, et après que les rebelles indépendantistes érythréens eurent asséné des coups mortels au régime, ce mouvement a pris Addis-Abéba. Après dix-sept ans de maquis, les petits rebelles radicaux du nord ont endossé le costume-cravate et sont toujours au pouvoir. Ceux qui n’ont pas participé à cette victoire n’en remâchent que plus d’amertume.

Ainsi, les deux hommes interrogés par Martin Plaut sont de vieilles connaissances de ceux qui, comme lui, ont couvert dans les années 80 les tragédies traversées par l’Ethiopie et l’Erythrée.

Aregawi Berhe est l’un des fondateurs du TPLF et affirme avoir été évincé de son propre mouvement par les tenants de sa ligne radicale, dont Meles Zenawi, aujourd’hui Premier ministre. Il a expliqué au journaliste de la BBC qu’un débat virulent aurait éclaté entre les cadres de la rébellion au moment où l’aide internationale commençait à parvenir dans la région où ils opéraient. Les uns, menés par Meles, étaient d’avis d’utiliser la majeure partie de l’argent qui transitait par le Soudan pour bâtir le MLLT et armer les maquisards.

Les autres, dont Aregawi Berhe prétend avoir été l’un des leaders, y étaient défavorables. Pour s’être opposé au jeune guérillero, Aregawi a été banni et a quitté le pays pour les Pays-Bas, où il est aujourd’hui un universitaire reconnu au Centre des études africaines de Leyde. Dans sa thèse intitulée «Une histoire politique du TPLF (1975-1991) : révolte, idéologie et mobilisation en Ethiopie», publiée à Amsterdam en septembre 2008, il avait déjà lancé des accusations similaires.

L’autre témoin sur lequel s’appuient les questions de Martin Plaut (qui à l’époque était un jeune reporter sillonnant les montagnes érythréennes et l’Ethiopie en guerre) est Ghebremhedin Araya, un ancien trésorier du TPLF tombé en disgrâce en 1989.

Après avoir été ballotté plusieurs années en Afrique dans les programmes du HCR, ce dernier a finalement obtenu le statut de réfugié en Australie où il vit désormais. Il prétend s’être fait passé, à l’époque, pour un commerçant musulman dont le rôle était de tromper les envoyés des organisations humanitaires pour masquer les opérations de détournement du TPLF.
Les deux hommes sont connus pour être des critiques virulents du gouvernement éthiopien actuel, et singulièrement de son leader, l’homme responsable de leur destitution.

Médias occidentaux et luttes politiques

Depuis sa diffusion, l’enquête de Martin Plaut a déclenché un raz-de-marée médiatique. De réactions «à chaud» en titres accrocheurs, les médias occidentaux ont revisité leur propre passé, l’humanisme «band aid» et ses conséquences sur l’action politique et humanitaire.

Si la plupart des grands titres de presse ont repris les affirmations des sources de la BBC avec prudence, certains autres ont rendu compte de l’enquête à l’aune de leur connaissance limitée de l’histoire ou d’une simplification drastique du documentaire original. Le site Internet de la chaîne de télévision privée TF1 a ainsi titré «Quand l’argent pour l’Ehiopie servait à acheter des armes», en résumant rapidement les affirmations des témoins interrogés. Parmi les confrères britanniques de Martin Plaut, certains ont mis en doute la solidité de son enquête et souligné les contradictions des témoins. D’autres ont soutenu un travail courageux et la levée d’un tabou.

L’ambassadeur éthiopien en Grande-Bretagne et Meles Zenawi lui-même ont catégoriquement rejeté les allégations de la BBC, mettant en lumière plusieurs impossibilités dans les récits de leurs accusateurs. Les ONG citées dans le documentaire de la chaîne publique ont démenti avoir été flouées et affirmé que toutes les garanties avaient été prises pour éviter un tel scandale. Et le chanteur Bob Geldorf, l’initiateur de la grande campagne «Band Aid» qui avait initié une levée de fonds spectaculaire en 1984 et 1985, a violemment mis en cause le travail de Martin Plaut, niant la totalité des allégations de ses témoins et regrettant que les points de vue contradictoires n’aient pas été sollicités.

A cette occasion, les médias occidentaux ont, sous l’apparence d’un énième scandale politico-militaire africain, surtout évoqué en toile de fond leur propre pratique de l’urgence humanitaire qui, après avoir balbutié autour des «French doctors» dans les années 70, avait culminé dans ces années-là en s’emparant du prime-time.

Dans ces conditions, il est certain que les opinions publiques occidentales ne retiendront aucun aspect de la complexité de l’histoire, se contentant d’ajouter un doute supplémentaire dans leur esprit quant à la sollicitation des humanitaires et la crédibilité des médias.

Froid flegme éthiopien

En Ethiopie pourtant, où la tension de la campagne électorale s’accentue de semaine en semaine, les «révélations» de la BBC n’ont pas provoqué de scandale. «Ces histoires ne sont pas destinées à créer des troubles intérieurs, car au fond elles ne changeront rien à Addis-Abéba.

Elles sont destinées à discréditer d’EPRDF aux yeux de la communauté internationale, notamment des Américains et des Européens qui ont les yeux rivés sur le processus électoral et ses acteurs principaux», a analysé pour Grotius un journaliste éthiopien ayant requis l’anonymat. Il est vrai que l’utilisation de l’aide humanitaire à des fins politiques ne surprend plus grand monde en Afrique, certains estimant même qu’il était plus efficace d’acheter des fusils que du sorgho pour mettre fin à la catastrophe alimentaire.

Alors, pourquoi ces anciens cadres de la rébellion tigréenne ont-ils décidé de jouer cette carte-là ? Difficile de répondre. Noircir le portrait de Meles Zenawi sert bien entendu les intérêts de la coalition de l’opposition « Medrek », actuellement malmenée en Ethiopie et qui pèse un poids électoral non négligeable. Son état-major pense évidemment, si le puissant appareil politique du Premier ministre était affaibli, pouvoir remporter les élections. Rien n’a été négligé pour ratisser aussi large que possible et parvenir à ce but manqué en 2005, en rivalisant même avec le pouvoir dans la région natale du Premier ministre à travers le parti Arena-Tigray. Mais cela répond également à une volonté de mobiliser la diaspora vivant en Occident et à instiller le doute dans l’esprit des partenaires occidentaux du gouvernement…

Il reste que les accusations des anciens cadres du TPLF ont été accueillies par le gouvernement éthiopien avec le froid flegme qui caractérise Meles Zenawi. Interrogé lors d’une conférence de presse sur les informations de la BBC, ce dernier a déclaré que son gouvernement était «habitué aux accusations des médias étrangers», ajoutant que Martin Plaut était par ailleurs connu pour ses sympathies envers le gouvernement du frère ennemi érythréen.

«Il est tout à fait possible qu’il y ait eu des détournements d’argent, mais certainement pas de l’ampleur décrite par la BBC », explique de son côté un chef d’entreprise de la capitale, bon connaisseur de la vie politique. « A cette époque, le TPLF possédait un arsenal déjà conséquent et cherchait surtout à se constituer des stocks. De plus, détourner 95% de l’aide aurait provoqué un désastre encore plus terrible que la famine et aurait coupé la rébellion de son soutien populaire. Or, l’intérêt des rebelles était évidemment de préserver la survie de la communauté dont ils dépendaient.»

L’enquête de la BBC a donc provoqué une onde de choc bien éloigné des faits eux-mêmes. Première concernée, la presse britannique s’est tenue à distance respectable des faits en se contentant de faire écho à la polémique. Les tabloïds de droite en ont profité pour ridiculiser le chanteur de rock Bob Geldorf. Aucun journaliste n’a encore creusé ce qui pourrait être une page importante de l’histoire des relations entre médias et humanitaire.

Cette sombre affaire ne permet pas de savoir quelle est la part de réalité dans les accusations relayées par la BBC. Elle n’aide en rien les Ethiopiens à faire leur choix dans l’échéance électorale qui vient. Elle ajoute de la confusion dans un climat où la discussion politique vire facilement au pugilat, voire pire. Mais, au fond, personne n’est à blâmer, car chacun a joué sa partition. Chacun s’est servi dans l’ombre de son voisin.

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