Haïti : la maison des journalistes…

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Le centre de presse
@Claude Gilles

«Centre de presse», dit la rutilante bannière placardée sur la façade principale d’un bâtiment aux couleurs vives, l’un des rares à avoir résisté au séisme du 12 janvier 2010. La splendeur de cette maison, construite aux normes parasismiques, contraste avec le décor apocalyptique de Port-au-Prince, la capitale haïtienne qui ploie encore sous les décombres et les gravats…

Perché au flanc d’une colline dans le quartier de Bourdon, cette rédaction hors-médias a été mise en place par Reporters Sans Frontières avec le soutien de Québecor, la Fondation de France, le Centre francophonie des Amériques et le ministère haïtien de la Culture et de la Communication. Depuis un an, ce dispositif participe activement à la reconstruction de la presse professionnelle et indépendante en Haïti. Une expérience unique dans des circonstances exceptionnelles.

Alors que Port-au-Prince regorgeait encore de cadavres en putréfaction,  François Bugingo, Clothilde Le Coz, responsables de Reporters Sans Frontières au Canada et aux Etats-Unis et deux techniciens de Quebecor étaient à la recherche d’un local pour monter le Centre opérationnel des médias. Avec eux, un lot de matériel n’attendait qu’à servir. La difficulté était qu’avec 75% des infrastructures détruites à Port-au-Prince, la crise du logement s’est renforcée… dans cette capitale qui  résistait à peine face à une mauvaise politique foncière, et ce, bien avant le 12  janvier. Dans ces conditions extrêmement difficiles, le Centre de presse a tout de même pu être monté en 9 jours.

Malgré un délai limité, le centre de presse s’est érigé de la plus belle manière. Une vingtaine de professionnels de médias se retrouvent tous les jours pour y faire leur copie, entrer en contact avec la presse internationale, suivre les différentes animations hébergées par le centre. Il est ouvert aux professionnels locaux, mais aussi aux étrangers qui peuvent s’en servir comme lieu d’interface avec les ONG et les dirigeants haïtiens. «Le Centre opérationnel des médias est coupé des bruits. Mais pas de l’Internet ! Une richesse ici, d’autant que la connexion à haut débit est gratuite, avec en complément une imprimante, un banc de montage audiovisuel, une salle de formation et de réunion, deux lignes téléphoniques internationales et une cafétéria», résume Eric Chaverou de la radio France Culture, consacrant récemment vingt-quatre heures d’antennes à Haïti.

La reconstruction des médias devrait accompagner celle du pays, telle est la volonté de Reporters Sans frontières. Dans le cas haïtien, la première précède largement la seconde. Ainsi, le Centre des médias s’est installé dans le quartier Bourdon de Port-au-Prince. Cette “rédaction hors média”, dont la gestion m’a été confiée, dispose d’une quinzaine de postes de travail et d’une salle de formations et de réunions. Près d’un an après le Centre est devenu un lieu de convergence entre presse haïtienne, médias internationaux et ONG. Dès son inauguration, il a été utilisé pour échanger les informations primordiales concernant l’urgence de la reconstruction haïtienne. Plusieurs acteurs clés se sont retrouvés ici, pour parler, discuter, et planifier les interventions dans le pays. Les réunions hebdomadaires du CDAC (Communicating with Disaster Affected Communities) représentent le meilleur exemple  car cette fois, c’est les communautés locales qui sont les destinataires de la communication : représentants d’ONG internationales et haïtiennes, autorités gouvernementales et locales…

« Journalisme humanitaire »

C’est ainsi que tous les représentants des communautés se rencontrent pour coordonner leurs efforts d’information de la population. Un objectif tout aussi important que de connaître les besoins et les urgences : quand la population est informée correctement, les actions d’aide et d’assistance sont beaucoup plus efficaces.

Plus récemment, l’épidémie de choléra a forcément changé la nature des réunions du CDAC : de coordination de la communication vers l’émergence d’un état d’urgence. C’est une information à double, voir triple vitesse. Le choléra a replongé Haïti dans une situation similaire aux premières semaines post-séisme : il n’y a plus le temps pour la planification, il faut agir par petites actions  rapides, desquelles peut dépendre la survie des sinistrés, en détresse aux quatre coins du pays.

«Je vis dans un camp, comme les autres déplacés, c’est pour ça que j’ai décidé de devenir un journaliste humanitaire», dit Rosemond Loramus. C’est une nouvelle profession en Haïti après le 12 janvier. Elle a permis à beaucoup de journalistes, qui avaient perdu leur travail, de se rendre utiles auprès de la population. Un journaliste humanitaire écrit et distribue de l’information utile aux gens dans les camps. Rosemond représente leurs voix. Dans les camps, les gens se savent écoutés et compris.

Cet engagement a été possible grâce aux programmes de formation réalisés dans le Centre par Internews : une semaine en salle, autour d’une table, puis des séances sur le terrain à appliquer les nouvelles connaissances. «Dans le camp où j’habite, il y avait un problème d’invasion de cricket, complètement ignoré par le comité et les autorités. J’ai donc fait mon investigation, j’ai réalisé un sujet pour qu’enfin on parle de ce problème» continue Loramus, «j’ai aussi raconté le calvaire des handicapés qui vivent dans une zone éloignée du camp : lors de la distribution d’aide et nourriture, ils étaient complètement oubliés…»

Solidarité et coopération entre confrères…

Le Centre de Presse est équipé d’un banc de montage dernière génération, offert généreusement par Canal France International. Une équipe franco-italienne est venue l’utiliser pour préparer un web documentaire. «Goudou-Goudou, les voix ignorées de la reconstruction» sera diffusé le 12 janvier prochain. «Le Centre de Presse nous a permis de travailler en direct de Port-au-Prince, un gagne-temps considérable pour nous. Le principal atout est de nous avoir permis de côtoyer et d’échanger avec de nombreux journalistes locaux, tel que Rosemond, Wendy, Dimitri et bien sûr avec Claude» raconte Benoit Cassegrain, le réalisateur du projet.

«Nous étions venus écrire notre film en août et en septembre dernier. La vérité, c’est que le Centre a joué un grand rôle dans notre projet. C’est le premier endroit en Haïti que nous avons visité, grâce aux recommandations de l’un de nos partenaires, Reporters Sans Frontière. Nous y avons passé beaucoup de temps, avons appris beaucoup de choses, et aujourd’hui, nous le considérons un peu comme notre quartier général». Si nous le considérons ainsi, c’est avant tout parce que le Centre de Presse nous a aidé à définir notre écriture : suivre 5 journalistes haïtiens pour comprendre la situation actuelle du pays», ajoute Cassegrain.

Cette expérience est riche d’enseignements, à la fois pour les journalistes haïtiens mais  aussi pour les confrères étrangers. Des collaborations naissent, des transferts de connaissances se réalisent et des amitiés se lient. Pour le confirmer, l’équipe du web documentaire nous a soumis un projet de  formation prévu pour le printemps 2011 dans le Centre. «C’est bien normal» ajoute Charles, le bloggeur-preneur de son du crew. «Les personnes du Centre nous ont tellement apporté que nous souhaitons, à notre tour, partager ce que nous connaissons. Cet espace est équipé d’internet et nombreux sont les journalistes qui nous ont sollicités pour des conseils et de l’aide. Nous avons ressenti en eux une grande motivation, c’est pourquoi nous avons décidé d’organiser une formation multimédia et plus spécifiquement, la réalisation de portfolio sonore».

Un an après le séisme, la presse haïtienne a retrouvé une étonnante vitalité. Le Centre de Presse, lui, n’a pas perdu de son utilité – loin s’en faut, dans un pays si souvent frappé par le malheur. Et grâce à l’investissement de bailleurs comme la Fondation de France, l’avenir du Centre est assuré, du moins pour une année encore.

D’ores et déjà nous rêvons de la création d’une vraie Maison de la presse. Et d’être l’«épicentre» d’un journalisme à vocation humanitaire…

Claude Gilles

Claude Gilles

Claude Gilles est directeur du Centre opérationnel des médias, rédacteur à Le Nouvelliste et correspondant de Reporters sans frontières en Haïti.

Claude Gilles

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