L’« alliance » syro-iranienne menacée

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Alors que la crise syrienne s’exacerbe, attire toute l’attention de la communauté internationale qui peine à réagir d’une seule voix, la question du soutien à Bachar Al Assad ne divise pas les conservateurs et les réformateurs en Iran.

La position unanime des deux grands courants politiques iraniens, face aux manifestations syriennes, est un fait suffisamment rare dans le domaine de la politique étrangère de Téhéran pour être souligné. Cet événement exceptionnel ne s’explique pas par la supériorité du statut du Guide Ali Khamenei mais par l’importance– pour les deux tendances – du régime syrien actuel quant au rôle et à la présence de l’Iran dans la région et dont celui-ci pourrait se voir privé en cas de chute de Bachar al Assad. Selon l’opposition syrienne, Téhéran offre à Damas son savoir-faire en matière de répression des manifestants, envoie des armes et impose aux médias iraniens une lecture des évènements syriens qui auraient pour origine un complot étranger. Les dissidents syriens accusent aussi la République islamique d’utiliser contre eux et contre les jeunes manifestants les nouvelles technologies de l’information, notamment facebook et tweeter.

Malgré ce soutien à son allié de Damas, l’Iran a toutefois observé une position prudente quand les affrontements entre les protestataires syriens et les forces de l’ordre étaient à leur paroxysme. La République Islamique ne veut pas s’attirer les foudres des pays et des peuples arabes. Elle craint par-dessus tout la naissance d’un conflit interconfessionnel qui serait pénalisant et nuisible pour le régime syrien et, par ricochet, pour elle-même. Les Iraniens savent qu’une intervention directe dans la répression des manifestants desservira Al-Assad en lui faisant perdre le soutien des nationalistes arabes. Plus grave que cela, une intervention directe pourrait encourager des franges de la population sunnite en Syrie, encore hésitante, à se révolter à leur tour contre leur président.

Enjeux et intérêts de la Syrie pour l’Iran

Sans la Syrie actuelle, l’Iran serait dépourvu d’un soutien important, voire vital, dans la région, ce qui affaiblirait ses ambitions de leadership face à des puissances et à des acteurs plus importants et beaucoup plus présents. C’est le cas de la Turquie qui s’impose de plus en plus facilement, depuis que le parti islamiste AKP (Parti de la Justice et du Développement) est au pouvoir.

Par ailleurs, une chute éventuelle du régime syrien affaiblirait la position du Hezbollah qui se retrouverait face aux Libanais sunnites accablés par la domination du parti d’Hassan Nasrallah dans le paysage politique. La Syrie permet ainsi à l’Iran de tenir des positions à l’extérieur de ses frontières grâce au Hezbollah, au Hamas et au Djihad islamique. Autre considération géopolitique pour Téhéran, Damas représente un point de pression contre l’ennemi israélien.

Un nouveau gouvernement en Syrie pourrait donc modifier considérablement la « donne » régionale et être un facteur d’isolement pour l’Iran qui craint de perdre son influence sur les minorités chiites dans les pays du Golfe s’ils sont tous touchés par le« Printemps arabe ». En effet, à long terme, la dimension « citoyens/société civile » de cet événement historique pourrait priver l’Iran de l’argument confessionnel qui lui sert de prétexte pour s’ingérer dans les affaires intérieures des Etats du Golfe.

Les divisions ont déjà commencé

Aujourd’hui, Téhéran s’inquiète des réformes auxquelles pourrait procéder le gouvernement syrien en réponse aux revendications venues de l’intérieur et de l’extérieur. Bien qu’il soit certain qu’un changement en Syrie aura des répercussions sur la politique étrangère iranienne, il est encore trop tôt pour en mesurer les conséquences.

Ces craintes interviennent dans un moment où nombre de dossiers divisent l’Iran et la Syrie, même si ces lignes de fracture ne sont pas ouvertement déclarées. Récemment encore, la Syrie n’a pas soutenu la position iranienne sur la crise qui a secoué le Bahreïn, préférant au contraire se ranger du côté des pays du Conseil de Coopération du Golfe(CCG). Un ministre des Affaires étrangères de l’un de ces pays est allé jusqu’à menacer : « On ne laissera pas le Bahreïn se transformer en Liban quitte à entrer en guerre contre l’Iran ». Le soutien syrien aux monarchies du Golfe dans la crise du Bahreïn a marqué la volonté de Damas de ne pas s’isoler de ses voisins et, aussi, d’éviter de tomber dans la même situation qu’en Libye. Bachar al Assad s’est-il « souvenu » que, lors du vote à l’ONU pour imposer contre Tripoli un embargo aérien, la Ligue arabe s’est rangée du côté des occidentaux ?

En ce qui concerne leur présence sur l’échiquier international et régional, les Iraniens savent qu’ils sont entrés dans une période décisive et que l’avenir est incertain. Pour Damas comme pour Téhéran, les mois qui viennent sont cruciaux. Avec cette « pièce » imprenable pour le régime syrien : la rue.

 

Rim Khouni Messaoud

Rim Khouni Messaoud

Rim khouni messaoud est Docteur en Histoire contemporaine de l’Université Paris 3, spécialiste de l’Iran et du Moyen-Orient.

Rim Khouni Messaoud

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