La petite vendeuse de vêtements du Zocalo…

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vendue Triquie (mexique)De notre envoyé spécial Gaël Grilhot au Mexique… Les touristes déambulent tout autour du Zocalo, la place principale de Oaxaca, où des indiens vendent leurs productions artisanales. Peu font attention aux imposantes banderoles réclamant justice, qui flottent sur l’ancien palais du Gouverneur, ni aux quelques tracts déposés discrètement sur un banc…

Reina Martinez Flores passerait elle aussi presque inaperçue, tapie derrière son présentoir où s’accumulent bonnets, pièces de tissus et autres chemises de toutes les couleurs. Menue, elle paraît fragile, dans son ample poncho rouge vif. Mais c’est avec assurance qu’elle accepte de s’exprimer. Reina est en effet la représentante de ce Plantón (campement) de femmes triquis, membres de la communauté autonome San Juan Copala. «Nous nous sommes installées ici le 11 août, commence-t-elle d’un ton déterminé. Nous souhaitions faire connaître ce qui s’est passé à San Juan Copala».

San Juan Copala

Comme de nombreuses structures de ce type qui existent notamment au Chiapas (l’Etat voisin), cette communauté autonome est née en 2007, à la suite de nombreux conflits sociaux dus à la frustration des communauté indiennes concernant leurs conditions de vie, et compte en tout et pour tout 740 habitants.

Mais cette sécession n’a pas été du goût de tout le monde, dans la région, puisque les indiens rebelles de Copala sont depuis lors soumis à des attaques incessantes de la part de deux groupes armés extrêmement violents, UBISORT et le MULT. Assassinats, menaces, disparitions : les membres de ces organisations ne reculent devant rien pour parvenir à leurs fins. Et Reina en est persuadée, ces organisations sont en lien direct avec le gouvernement de Oaxaca. «Le gouvernement leur a fourni des radios pour communiquer, et des armes aussi. En novembre 2009, ils sont venus dans notre région, sont entrés dans nos maisons, ils nous ont harcelés pendant des mois (…) Nous avons décidé d’emporter tout ce que nous pouvions et de partir en voiture.»

Au cours d’une réunion entre femmes de la communauté, décision a alors été prise d’envoyer une délégation (34 femmes) s’installer au centre de Oaxaca pour faire pression sur le gouvernement local. Mais les groupes armés, Bilan meurtrier pour l'ex gouverneur Ruizqualifiés de «paramilitaires», par Reina, ne se sont pas arrêtés là, et ont continué à persécuter les membres de la communauté. « Pendant la semaine où nous nous sommes installées, ici, poursuit-elle, ils ont tendu une embuscade à une marche de protestation qui devait se rendre à Mexico. Trois de nos compagnons sont morts.».

Après des mois de blocage du village, l’UBISORT et le MULT ont pris le contrôle de la ville en septembre 2010, et expulsé de force tous les membres de la communauté autonome. Pourchassés, les leaders du mouvement demeurent pour l’instant cachés et dans l’anonymat, après que deux d’entre eux soient en effet tombés sous les balles de tireurs «non identifiés».

Alternance et médiatisation

L’alternance et le changement de gouverneur dans l’Etat de Oaxaca (voir encadré) n’a pour le moment rien changé selon Reina, mais elle confirme qu’une entrevue a eu lieu récemment avec le gouvernement fédéral. Et pour cause. La petite communauté fait depuis un moment parler d’elle, largement au delà du territoire de Oaxaca, et la presse se fait de plus en plus régulièrement l’écho de cette petite «bande de Gaza du Mexique», (agence EFE). Le quotidien de gauche La Jornada reporte depuis longtemps les assassinats de dirigeants triquis, demandant la mise en place d’un «dialogue urgent dans la région Triqui», et les autres médias lui emboîtent le pas, surtout depuis que la Cour interaméricaine des droits de l’Homme (CIDH) s’est penchée sur ce cas, alertée par de nombreuses ONG internationales comme la FIDH ou Amnesty International. Ainsi El Universal, a récemment demandé lui aussi la création d’un «Ombudsman» pour régler les problèmes de la région. Mais dans l’ensemble, les médias mexicains reprennent encore souvent l’argumentation gouvernementale, à savoir qu’il s’agit d’un conflit entre bandes triquis (le MULT et UBISORT se revendiquant toutes deux de l’ethnie triqui).

l'ex-gouverneur Ulizes Ruiz
L'ex-gouverneur Ulizes Ruiz

Cependant, là encore, les mentalités évoluent, et de nombreux articles font état de collusions entre le MULT et l’ancien parti au pouvoir dans l’Etat (le PRI). La mort en avril 2010, dans l’attaque d’un convoi humanitaire venu soutenir la communauté, d’un jeune humanitaire finlandais, a récemment ouvert le débat jusque dans l’enceinte du Parlement européen. Dans son numéro du 14 novembre 2010, l’hebdomadaire de référence Processo y consacre deux pleines pages et y souligne notamment que l’eurodéputée finlandaise Satu Hassi – qui a effectué une enquête officielle en août dernier dans l’Etat de Oaxaca – a totalement rejeté en séance le point de vue des représentants officiels : «Il ne s’agit pas d’un conflit interne entre groupes triquis, a-t-elle ainsi martelé. Il y a des indices qui montrent que la violence dans cette zone est orchestrée depuis l’extérieur», et que certains membres de ces groupes «ont reçu un entraînement militaire et sont bien armés.»

«Setenta pesos!» : d’un ton sec, et qui souffre peu de discussion, Reina interrompt l’entretien, répondant à une cliente qui lui demande le prix d’une pièce de tissus. Puis elle reprend : «Tout ce que nous demandons, c’est que justice soit faite, mais aussi que le gouvernement se porte garant de notre sécurité. Qu’il apporte la sécurité à tous les peuples qui décident de s’établir en communautés autonomes.» Mais la petite vendeuse de vêtements du Zocalo ne souhaite pas non plus s’éterniser à Oaxaca. Cette vie ne convient ni à elle, ni à ses compagnes de lutte, et elle conclue d’un air las. «Nous voulons rejoindre notre peuple et récupérer ce qui nous appartient (…) A la ville, la vie est très difficile. Là bas (à San Juan Copala) tout ne s’achète pas».