L’anti-occidentalisme primaire et les dangers de la bien-pensance française

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Il semble que l’anti-occidentalisme primaire soit de bon ton dans le milieu humanitaire de terrain français et plus largement chez les Français bien-pensants. Que l’on se scandalise des ravages que les puissances occidentales ont pu et continuent de causer dans les pays dits en développement est juste et nécessaire. Pour autant, il ne faudrait pas que cette dénonciation confine à un jugement catégoriquement négatif de tout ce qui est « occidental » et tende à justifier les comportements racistes à l’égard de cet ensemble. Ce serait alors s’exposer à des contradictions dérangeantes et dangereuses.

J’ai souvent entendu les humanitaires de terrain français travaillant pour des ONG de développement se méfier ou même critiquer certaines des actions de « terrain » menées par ces mêmes ONG ainsi que par les institutions onusiennes et les agences de développement. Ils accusent ces « pourvoyeurs de développement » de reproduire les erreurs du passé et d’instaurer une forme certaine de néo-colonialisme. Aussi, je me suis permis de demander à ce personnel mécontent la raison pour laquelle il continuerait – si cela était le cas – à participer à une telle entreprise et à s’embourber dans son propre paradoxe. Les réponses ont toujours manqué.

Les projets de ces organisations sont souvent questionnés mais finalement mis en œuvre, et ce, au moyen de financements toujours acceptés sans difficulté, alors même qu’ils sont offerts par des bailleurs de fonds majoritairement occidentaux.

Ces financements sont non seulement acceptés, mais même demandés par les professionnels des ONG. Au bout du compte, ils semblent peu importunés par le fait de recourir à de l’argent qu’ils considèrent pourtant comme sale et potentiellement corrupteur, une menace pour l’indépendance visée par ces pays en développement. Cela dit, il est effectivement très difficile de répondre simultanément à ce besoin urgent d’aider des populations en détresse et à cette nécessité de reconnaître et de préserver leur indépendance, qui plus est dans un système économique et financier qui a pris soin de verrouiller la possibilité même d’une indépendance.

Mais d’autres contradictions moins « excusables » apparaissent dans leur discours. La majorité des humanitaires de terrain français et plus largement de leurs compatriotes bien-pensants se dit aussi remplie de honte lorsqu’ils constatent ou évoquent les dommages occasionnés par le passage de leurs ancêtres dans “feu” les colonies et protectorats. Il s’agit là d’un lourd et injuste fardeau à porter, alors même qu’ils n’en sont pas responsables.

S’agirait-il en fait, pour une partie d’entre eux, d’une honte inconsciente de leur propre pérennisation d’une lignée destructrice ? Ou bien les Français sont-ils victimes de l’intégration – là encore inconsciente – d’un processus d’autoculpabilisation patriotique ? Il viserait à redorer a minima le blason terni d’une France et de ses nationaux dont l’arrogance légendaire a fini par susciter l’exaspération de l’opinion internationale.

Le comble est atteint lorsque j’entends ces censeurs excuser et même légitimer le racisme ouvertement exprimé – via leurs paroles et leurs gestes – de certains locaux de pays en développement à l’encontre des Occidentaux, quel que soit leur statut, touristes ou résidents.

En quoi l’Occidental – de par son origine géographique – mériterait-il aujourd’hui un tel traitement ? Et surtout, que penser du très curieux paradoxe qu’il dissimule ? Ces mêmes censeurs stigmatisent l’Occident comme la source viciée de systèmes qui dégradent les êtres humains en les traitant différemment selon leur « race » ou leur pays de naissance. Mais ils acceptent et légitiment ce même traitement lorsqu’il est pratiqué par des « non-Occidentaux ».

Cette acceptation n’intervient pas seulement lorsqu’il est question d’un comportement discriminant à l’égard d’un Occidental, mais plus largement lorsqu’un homme originaire d’un pays en développement effectue une mauvaise action – violences, actes de criminalité divers, impolitesses, critiques… Celle-ci sera très souvent « pardonnée » par l’homme occidental, national d’une ex-puissance colonisatrice, car considérée par ce dernier comme la conséquence des actes de l’unique passé qu’il lui (re)connaît : la colonisation.

Comme si les comportements de ces hommes issus de populations colonisées étaient en permanence et irrémédiablement commandés par ce seul héritage historique (les dépossédant du même coup de tous les acquis accumulés par ces peuples antérieurement). Comme si leurs individualités se résumaient au seul carcan comportementaliste imposé et provoqué par l’Occident. Les « mauvaises » actions n’existaient-elles donc pas avant que l’Occident ne s’impose dans ces pays ? Comment se justifiaient-elles alors ?

Il est bien là le racisme de l’homme français soi-disant ouvert aux autres cultures : emprisonné par sa bien-pensance politiquement correcte encensée par ses compères, il est en fait incapable de considérer les hommes des pays en développement comme un tant soit peu responsables de leurs actions. Cette « irresponsabilisation » – comparable à celle réservée aux enfants et aux handicapés mentaux dans le système légal français – ne cesse de propager ses méfaits dévastateurs. Elle soumet ces hommes à la même sous-considération que celle que les anticolonialistes condamnent en premier lieu et à très juste titre.

Prenons de la hauteur et ce faisant nous leur garantirons une dignité à l’égal de celle qui fonde l’humanité de tous les êtres humains.

Claire Fanchini

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