Le CHS : L’expérience d’AMEL, ONG libanaise

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Malgré un travail considérable opéré sur le terrain avec plus de 800 000 services offerts aux populations vulnérables affectées par la crise syrienne, AMEL (1) est confrontée à de nombreux défis. Parmi ceux-ci figure celui de travailler à contre-courant, de s’inscrire dans une action humanitaire engagée et non pas dans le « Charity business ».

L’association s’attache tout particulièrement à ce que ses activités visent à assurer la dignité de tous, sans discrimination, et répondent à leurs besoins. Or, ce souci d’efficacité et cette perspective humaniste sont aujourd’hui remis en question par l’approche surprofessionnalisée empruntée par de nombreux acteurs humanitaires, devenus des « BONGOs » (Business Oriented NGOs).

En conséquence, il est essentiel de revenir sur les notions fondamentales permettant de mener une action de qualité qui soit la plus juste et la plus efficace possible, donnant ainsi la priorité aux populations les plus marginalisées.

Dans ce cadre, la Norme humanitaire fondamentale de qualité et de redevabilité (CHS) (2), décrivant l’essentiel des éléments pour mener une action humanitaire de qualité, s’avère des plus pertinente. Il est donc intéressant de mener une réflexion autour de différents exemples, issus du terrain, et démontrant que l’initiative CHS ainsi que ses neuf engagements (3) rejoignent notre action.

Il s’agit, tout d’abord, de répondre de façon adaptée aux besoins des populations c’est-à-dire de soumettre les programmes à des évaluations continues des besoins et des risques.

Les évolutions du contexte impliquent une (ré)adaptation des programmes. À titre d’illustration lorsque nous préparons un projet, l’association implique toujours les bénéficiaires dans sa conception en s’assurant que les actions reflètent leurs besoins. C’est dans la même optique que, dans le cadre de la crise syrienne et en constatant que de nombreuses personnes vulnérables ne pouvaient pas se rendre dans ses centres de santé primaire, nous avons mis en place six cliniques mobiles, brisant ainsi l’éloignement des plus marginalisés.

Une réponse en lien avec les besoins suppose aussi de reconnaître les ONG locales comme le pivot d’une action ancrée dans le contexte du terrain. Pour AMEL, ONG locale présente depuis plus de trois décennies sur le territoire libanais, cela s’avère possible à travers des centres médico-sociaux, opérés par des personnels locaux, connaissant les populations cibles et disposant d’une expérience indéniable, notamment en termes de réponses de crise et de développement.

L’organisation doit par ailleurs prendre la responsabilité de proposer une aide non discriminatoire, qui s’adresse à l’ensemble de la communauté. Pour illustrer cette approche,  nous mettons en œuvre des programmes ciblant à la fois les réfugiés syriens et les Libanais, selon leur vulnérabilité et non pas leur statut, permettant ainsi de consolider la cohésion sociale, mise à mal par la crise évoquée précédemment.

Il convient par ailleurs de mesurer l’impact de l’action humanitaire pour qu’elle n’engendre pas de conséquences négatives.

AMEL s’implique pleinement dans le renforcement des capacités locales (la dimension de résilience (4) étant un élément central, puisqu’elle prend en compte la capacité de l’individu ou d’une communauté à recréer à partir d’un choc vécu), en réalisant des formations régulières afin que l’action humanitaire atteigne son objectif premier : que chacun puisse vivre dignement. Le développement des capacités des personnels locaux est en effet primordial, car ces derniers sont les piliers de la réponse aux besoins des populations vulnérables et renforcent, par le fait même, la solidarité, les valeurs de l’entraide et de la tolérance sociale.

Limiter les impacts négatifs de l’aide humanitaire signifie aussi, pour nous, de miser sur les atouts des communautés locales. L’organisation travaille de concert avec de plus petites structures, recrute des personnels issus des communautés hôtes, respecte les échelles salariales du pays et contribue à l’économie nationale en s’approvisionnant sur le marché local. Ainsi, les activités sont mises en œuvre et produisent, sur le plan structurel, un impact positif.

La communication et la coordination sont les clés essentielles d’une action efficiente et supposent une assistance complémentaire mais aussi un droit d’accès à l’information, avec la possibilité pour les bénéficiaires et les partenaires d’exprimer leur satisfaction comme leurs plaintes.

S’assurer de la complémentarité de la réponse humanitaire avec celle des autorités nationales et locales ainsi que celle des autres organisations humanitaires est aussi un des enjeux de l’efficacité de l’action. C’est en ce sens que nous revendiquons que la réponse d’urgence et de stabilisation à la crise syrienne soit gérée localement et non pas uniquement par des organisations internationales. Il ne s’agit pas ici de remettre en question la valeur ajoutée de ces dernières mais plutôt de les voir comme des acteurs complémentaires, disposant d’une expertise technique, et non pas d’une mainmise absolue sur la mise en œuvre et l’évaluation des activités.

Ainsi, nous nous attachons à ce que ces activités ne versent pas dans la duplication. Elles constituent plutôt un élément d’une réponse compréhensive, impliquant d’autres acteurs, et ce autour d’un dialogue permanent mené dans le cadre de différents groupes de coordination.

AMEL est en ce sens un catalyseur, notamment en étant membre du « Humanitarian Country Team » et d’autres instances nationales et internationales favorisant la communication entre les acteurs humanitaires. Nous veillons à ce que les ONG locales et nationales jouent un rôle de premier plan dans l’action humanitaire.

L’aide doit être constamment améliorée, les leçons doivent être tirées des expériences précédentes et permettre de réadapter les programmes.

Il est nécessaire de toujours apprendre, innover et d’adapter les programmes sur la base du suivi et de l’évaluation. Le renforcement des capacités, processus de formation en continu, permet également de maintenir cette dynamique de l’évaluation et des échanges entre les personnels impliqués dans l’action humanitaire. Nous tenons aussi à ce que nos actions soient régulièrement évaluées tant sur le plan externe que sur le plan interne. Cette évaluation doit aussi impliquer les bénéficiaires, et c’est en ce sens que nous avons développé dans nos centres des boîtes de commentaires, ainsi que des questionnaires d’évaluation à utiliser par les bénéficiaires. À travers ces outils de suivi et d’évaluation, non seulement la redevabilité à l’égard des bénéficiaires est assurée, mais aussi des leçons sont tirées pour que les meilleures pratiques soient reproduites et partagées avec d’autres acteurs.

Une gestion des ressources efficace par les organisations est primordiale afin de rechercher l’équilibre entre la qualité, le coût et la rapidité à chaque phase de la réponse.

Les ressources doivent en effet être destinées en tout premier lieu aux populations vulnérables. Les discussions, au cours de conférences et de séminaires, autour de l’aide humanitaire sont des moments d’échanges et de réflexion nécessaires. Toutefois, elles ne sauraient être une fin en soi et les ressources qui y sont consacrées doivent être marginales si l’on veut que les fonds récoltés soient d’abord et avant tout reçus par plus de déshérités.

Dans cette optique, nous réduisons au maximum ces coûts administratifs. Toutefois, force est de constater que cet effort n’est pas partagé par tous. Il est en effet inquiétant de constater le « deux poids deux mesures » lorsqu’il s’agit des frais de gestion entre une organisation internationale, qu’elle soit gouvernementale ou non-gouvernementale, et une ONG locale. En effet, les structures internationales supposent le financement de ce qui s’avère parfois être une véritable bureaucratie, et ce le plus souvent au détriment des personnes qui sont la raison d’être de notre action : les populations vulnérables.

Par ailleurs, les ressources de l’action humanitaire ne doivent pas être détournées au profit de la visibilité mais doivent d’abord et avant tout servir l’efficacité. Le travail de communication sur les actions mises en œuvre ne doit être qu’un outil et non une fin en soi.

Il convient de s’assurer que les ressources reçues ne compromettent pas l’indépendance des organisations. À ce titre, nous ne recevons pas d’argent de l’USAID dans la mesure où cette agence se veut la porte-parole d’une politique étrangère que l’association ne peut que décrier. Le soutien des États-Unis à Israël, allant à l’encontre des injustices et de l’embargo qui affectent les Palestiniens, ne peut pas être accepté sous prétexte de financement. Les ONG engagées aux côtés des populations vulnérables et des causes justes des peuples doivent conduire leur action en défendant en premier lieu la cause palestinienne.

A contrario, nous préférons orienter notre travail vers des partenariats techniques, stratégiques et durables pour aller vers une action plus équitable et plus juste. C’est avec ces partenaires (incluant notamment Médecins du Monde, Oxfam et Medico) que nous appliquons, au quotidien, notre vision : la nécessité d’avoir des Principes qui définissent une Position que l’on met en Pratique.

Ainsi, nous devons tous œuvrer pour que les sociétés civiles du Nord comme du Sud travaillent de concert en faveur d’une solidarité internationale pour ramener l’humanitaire vers le militantisme et la solidarité afin de s’éloigner du « Charity Business » et de la technicité qui se sont développés aux dépens de l’engagement.

C’est dans cet esprit de retour vers un humanitaire engagé et non pas néo-colonialiste qu’AMEL s’est internationalisée et implantée en Europe. L’association entend démontrer, par son action, qu’elle peut, en tant qu’ONG du Sud, répondre aux besoins des populations marginalisées du Nord de par son expertise acquise au cours des trois dernières décennies dans le contexte libanais.

C’est sur la base d’une vision centrée sur « la pensée positive et l’optimisme permanent » que nous entendons lutter pour un monde plus juste et plus humain, pour une répartition plus équitable des richesses en faveur des citoyens internationaux. La Norme humanitaire fondamentale de qualité et de redevabilité est l’un des outils qui contribuera à la réalisation d’un autre humanitaire, pour que la dignité ne soit pas l’apanage d’un petit groupe de privilégiés mais plutôt l’affaire de tous, devenant ainsi un principe, une position et une pratique universels.

(1) Amel Association International (AMEL) est une organisation non gouvernementale (ONG) libanaise non confessionnelle créée en 1979. Amel intervient à travers ses 24 centres et 6 cliniques mobiles dans les régions les plus déshéritées du Liban, de Beyrouth et sa banlieue Sud en passant par le Mont Liban et les plateaux de la Bekaa (à l’Est du Liban) jusqu’au sud du Liban. L’association propose depuis plus de 36 ans des services de qualité accessibles à tous dans les domaines médicaux, psychosociaux, de la formation professionnelle, du développement rural, de la protection de l’enfance et de la promotion des droits de l’Homme.

(2) Cette initiative, menée conjointement par le Standards Initiative (JSI) qui regroupe International, People In Aid, Humanitarian Accountability Partnership (HAP) et le Sphere Project, vise à renforcer la cohérence des standards utilisés dans le domaine humanitaire. Celle-ci repose sur les responsabilités des organisations qui permettent de soutenir la mise en œuvre cohérente et systématique des actions-clés en son sein. Elle engage aussi, dans cette démarche, le personnel qui doit faire en sorte de maximiser la mise en œuvre des programmes de haute qualité et être redevable envers les personnes qu’il cherche à assister. Cette norme s’appuie sur les politiques mises en place et doit renforcer la cohérence de l’action par les processus et systèmes des organisations afin de garantir une assistance humanitaire de haute qualité.

(3) Ces engagements, pris envers les communautés et les personnes affectées par les crises, permettent de : veiller à apporter une assistance adaptée et appropriée ; tenir compte de la réactivité des organisations ; préparer l’action afin de ne pas engendrer d’impact négatif ; réaliser l’action dans un cadre de respect mutuel qui permet la libre circulation de l’information (connaissance des droits, facilités d’accès à l’information, participation aux décisions) ; déposer et gérer les plaintes des bénéficiaires ; recevoir une assistance coordonnée et complémentaire ; tirer les expériences des enseignements (remise en question constante, échange d’expériences) ; avoir un personnel pleinement disponible pour accomplir sa mission, compétent et bien géré ; gérer leurs ressources de manière efficace.

(4) Définition proposée par Manciaux, Vanistendael, Lecomte et Cyrulnik, « La résilience : état des lieux », Cahiers Médico-sociaux, 13-20 (1) Gable S.L & Haidt J. (2005) : « Capacité d’une personne ou d’un groupe à se développer bien, à continuer à se projeter dans l’avenir en dépit d’événements déstabilisants, de conditions de vie difficiles, de traumatismes sévères ».