Les larmes de la douleur, les larmes de l’espérance…

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Des plans fixes et longs qui « s’acharnent » sur chaque geste de sa mère comme pour leur extirper cette vérité qu’il a décidé de mettre à jour et qu’elle a enfouie au fond d’elle-même depuis tellement longtemps…

Alassane Diago est un iconoclaste. Il a décidé de demander des comptes à sa mère devant une caméra. Inimaginable dans la société sénégalaise, inimaginable dans la société peule dont il est originaire. Il veut mettre fin aux « non-dits » et nommer  cette plaie qui le ronge, lui et sa famille, depuis plus de 20 ans : l’absence de leur père, parti «  à l’immigration » dans un autre pays de Afrique subsaharienne et qui n’est jamais revenu. Il veut savoir pourquoi sa mère, comme de nombreuses autres femmes du village avant elle, a accepté de subir les déchirures imposées par cette absence.

“J’ai beaucoup souffert du manque de la présence de mon père, surtout pendant les fêtes de la Tabaski où les autres enfants eux retrouvaient une famille unie. Ma mère nous répondait inlassablement qu’il serait là l’année suivante…J’ai vécu dans l’attente perpétuelle de ce retour, comme ma mère.
Il y a deux types d’immigration, l’immigration vers l’Europe, d’où les hommes reviennent tous les 2 ans environ, et l’immigration inter-Afrique –  l’immigration qui fait verser des larmes. Celle-là peut séparer les familles pendant 8, 10, 20 ans… Chez nous, quelqu’un qui quitte son foyer pour aller trouver du travail ailleurs, c’est le candidat de toute une  famille, c’est-à-dire  de 30 ou 40 personnes. Sa responsabilité va bien au-delà de la cellule familiale proche que constitue sa femme et  ses enfants.

C’est  pour cela que nous retrouvons dans des situations comme celle que j’ai vécue. Mon père n’avait pas droit à l’échec sous peine de  « déshonorer » le nom de sa famille.  Comme il n’a pas réussi comme il l’espérait, il a préféré ne pas rentrer pour nous préserver de la honte.”

Déterminé à  faire parler sa mère, Alassane la filme dans  sa réalité quotidienne pour l’apprivoiser, lors de ses ablutions, au moment de la prière…L’intimité entre la mère et le fils s’installe. Lentement, délicatement, celle-ci  commence à s’ouvrir… Fatima parle. La faim, le manque. Elle exhibe les vestiges d’un mariage dont elle garde des souvenirs heureux : des photos jaunies, des boubous quelle lave tous les ans et quelle replie soigneusement dans un coffre. L’effet cathartique  opère. Alassane libère sa mère de son fardeau.

Le réalisateur, alassane Diago
©DR

La loi musulmane autorise une femme à refaire sa vie au bout de 6 mois, mais Fatima n’a pas voulu se remarier.  Pour ne pas avoir à affronter la désapprobation du village, elle est restée dans le foyer marital et a assumé son devoir de mère, seule, sans l’aide d’aucun homme.

“Chez nous, une femme qui quitte ses parents pour se marier ne peut plus se tourner vers eux si cela se passe mal avec son mari. Si elle trouve du bonheur dans son mariage, tant mieux pour elle. Si ce n’est pas le cas, elle est condamnée à vivre avec son malheur toute sa vie.  Après le départ de mon père, le seul espoir de ma mère, c’était nous. Il fallait que l’on s’en sorte pour qu’elle-même puisse espérer changer sa condition…”

Le rêve de Fatima s’est réalisé. Ce film a changé sa vie. Elle est devenue plus forte et croit de plus en plus en la vie. Mais pour beaucoup d’autres femmes, le cauchemar ne prend jamais fin.

« Quand je présente ce documentaire en Afrique, tout le monde s’y retrouve. Maliens, Burkinabés, Ivoiriens… L’expérience est la même. J’avais le devoir de faire ce film. Mais je n’en ai pas terminé. Mon père a des comptes à me rendre aussi.  Il va falloir qu’il me parle, qu’il m’explique ce qui lui est arrivé. Ma caméra est prête. »

Les larmes de l’Immigration, d’Alassane Diago  a été présenté au cours de nombreuses rencontres internationales et dernièrement lors du mois du documentaire de la FIFDH, au Nouveau Latina, à Paris.
Il a reçu le Grand Prix du meilleur documentaire au festival Ciné Africano de Tarifa en 2010 (Espagne) et le Grand Prix du public au Festival International du film francophone de Namur (Belgique).

Le second film du jeune réalisateur La Vie N’est Pas Immobile sera présenté notamment au Festival International Regards sur le cinéma du monde, de Rouen qui se déroulera du 21 au 31 janvier 2014.

Geneviève Sababadichetty

Geneviève Sababadichetty

Geneviève Sababadichetty est co-fondatrice de Grotius International.