Lettre d’une binationale à Monsieur le Président Hollande

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Marseille, le 27 décembre 2015,

françois hollandeMonsieur le Président,

C’est la première fois que j’écris à un Président, la première fois de ma vie que j’ai l’urgence de le faire.

Monsieur le Président, j’ai 45 ans et je m’appelle Fatima. Je suis née en France de parents Algériens, aujourd’hui mon père est mort et ma mère est Française. Je suis une binationale, ce qui, avant que vous n’en parliez, n’évoquait pas grand-chose pour moi.

Je suis Française, Marseillaise, Méditerranéenne, Européenne, Citoyenne… Je suis une femme qui est née et a grandi en France, athée, socialiste, écologiste… qui aime la culture de son pays, du vôtre… qui aime sa gastronomie, ses auteurs, son architecture…

D’ailleurs, je développe une activité de chambre d’hôtes et les touristes qui viennent chez moi ne viennent plus seulement pour la chambre et son emplacement mais aussi et surtout pour trouver conseils et partages (en témoignent les commentaires). Ils viennent chercher ma vision de la France, que je croyais aussi mon pays jusqu’à aujourd’hui.

Parce que, Monsieur le Président, en prenant cette mesure de déchoir la nationalité, vous ne mesurez probablement pas l’ampleur de ma tristesse : à vos yeux, je n’étais pas, je ne suis pas et je ne serai jamais authentiquement Française. Vous venez de me l’annoncer, et croyez-moi, ça fait mal, très mal.

Cela a réveillé une vieille blessure qui date de la période où j’avais 22 ans et que je cherchais du travail. La personne représentant la société de l’offre d’emploi à laquelle je postulais avait été prise d’un fou rire lorsqu’elle a entendu mon prénom après que je lui aie exposé mes compétences et qu’elle semblait intéressée… Je me souviens avoir raccroché le combiné. La douleur était immense, je restais hébétée, prostrée durant quelques jours. Puis le temps a passé, j’ai avancé, j’ai rencontré d’autres personnes, on m’a donné ma chance… J’ai travaillé en France, en Amérique du Sud, au Maghreb et en Afrique, j’ai appris plusieurs langues, je suis devenue cadre, je me suis mariée, ma fille est née, j’ai divorcé, j’ai acheté un appartement, je suis retombée amoureuse.

Une vie de femme « Française » en somme.

J’avais oublié l’épisode du fou rire bête, stupide et cruel.

Monsieur le Président, pensez-vous, sincèrement, qu’une gamine de 22 ans qui a le projet de se faire sauter avec une ceinture explosive se pose la question de sa nationalité ?

Si cette mesure que vous souhaitez prendre est une mesure seulement opportuniste pour séduire l’électorat FN, pensez-vous sincèrement que cet électorat préférera la copie à l’original en 2017 ?

Monsieur le Président, je vote socialiste depuis que je suis en âge de voter, je vous ai toujours soutenu, j’ai tracté pour vous et conservé mes convictions même si parfois j’avais du mal à vous suivre.

Monsieur le Président, jamais je n’aurais imaginé que vous me trahiriez, que vous feriez de moi, comme des milliers d’autres binationaux, des citoyens de seconde zone, des citoyens de sous-catégorie, une citoyenne en sursis.

Alors comment voulez-vous renforcer, développer le sentiment de citoyenneté en créant des catégories de citoyens ? Parce que pour Daech, je suis comme beaucoup de binationaux : la femme à abattre et peut-être plus vite et plus froidement encore que le Français de « souche ». Eux aussi catégorisent, Monsieur le Président, eux aussi.

Monsieur le Président, pouvez-vous me dire ce que vous respectez, vous ? Pensez-vous que ce type de mesure va endiguer le terrorisme ? N’avez-vous pas d’autres plans que celui-ci ? En quoi nous signifier, à nous les binationaux, que nous ne serons jamais authentiquement des citoyens français va changer quoi que soit ?

Monsieur le Président, vous nous fragilisez encore plus, voilà ce que vous faites : nous sommes fragiles parce que le FN, fragiles parce que Daech, et maintenant fragiles parce que le PS… Comment voulez-vous que nous, adultes, puissions avoir un discours cohérent avec nos enfants si nous sommes catégorisés ?

Avec cette mesure, Monsieur le Président, vous ne faites que renforcer le sentiment déjà, hélas, bien présent pour beaucoup d’entre nous de ne pas faire partie de l’ensemble des citoyens français.

En faisant ceci, vous aggravez les choses, Monsieur le Président, pensez-y.

Fatima Goumri

Fatima Goumri

Fatima Goumri, binationale.

Fatima Goumri

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