L’Irak 10 ans après – Aperçu de la situation humanitaire

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Dix ans après l’invasion par les forces de la coalition dirigée par les États-Unis, les opinions sur les progrès réalisés par l’Irak sont plus polarisées que jamais. Les gouvernements irakien et américain estiment que les progrès réalisés sont significatifs…

«En dépit de tous les problèmes de la décennie écoulée, l’écrasante majorité des Irakiens est d’accord pour dire que nous sommes bien mieux lotis aujourd’hui que sous la dictature brutale de Saddam Hussein», a écrit le Premier ministre irakien Nouri Al-Maliki dans un éditorial publié le 9 avril, à l’occasion du 10e anniversaire de la chute de l’ancien président irakien Saddam Hussein, dans le Washington Post.

Le même jour, Paul Wolfowitz, qui a occupé le poste de secrétaire adjoint à la Défense américaine entre 2001 et 2005, a écrit dans le quotidien Asharq Al-Awsat qu’il était « remarquable que l’Irak s’en sorte si bien jusqu’à présent » compte tenu des épreuves endurées sous Saddam Hussein.

D’autres se montrent plus circonspects dans leur évaluation des progrès réalisés par l’Irak et considèrent que la société irakienne était beaucoup plus avancée dans les années 1980, c’est-à-dire sous le régime de Saddam Hussein.

« Tous les indicateurs montrent qu’il y a eu une détérioration de la qualité de vie des Irakiens par rapport à il y a 25 ans », a dit Khalid Khalid, qui mesure les progrès accomplis par l’Irak dans la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) auprès du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). « L’invasion est venue s’ajouter aux sanctions déjà imposées à l’Irak et à la guerre avec l’Iran. C’est une chaîne continue d’événements qui a donné lieu à la situation à laquelle les Irakiens sont maintenant confrontés. »

Résultats contradictoires

Au début des années 1980, l’Irak était considéré par plusieurs comme l’État le plus développé du monde arabe. La guerre entre l’Iran et l’Irak, dans les années 1980, la guerre du Golfe de 1991 et les années de sanctions qui ont suivi ont eu des répercussions importantes sur les indicateurs de développement. L’Irak a pourtant réussi à conserver des institutions étatiques solides, même si elles ont été utilisées dans le cadre de la répression visant à maintenir Saddam Hussein au pouvoir. Par exemple, le système irakien de distribution de rations alimentaires fonctionnait encore efficacement même après 10 ans d’embargo.

L’invasion menée par les États-Unis et le conflit civil qui a suivi ont changé la donne, selon Maria Fantappie, analyste de l’Irak auprès de l’International Crisis Group (ICG). La violence et la «débaasification» ont en effet fait fuir les ressources humaines nécessaires pour gérer efficacement les institutions. Le pays s’en ressent encore à de nombreux égards.

«L’État efficace dont nous avions hérité a été complètement perdu en 2003», a dit Mme Fantappie. «Nous en voyons les conséquences aujourd’hui… Nos institutions d’État ne sont pas encore capables de fournir des services à tous les citoyens de manière équitable.»

D’après la Banque mondiale, l’Irak est le seul pays du Moyen-Orient où les conditions de vie ne sont pas meilleures qu’il y a 25 ans. L’Irak se classe désormais derrière certains des pays les plus pauvres de la planète pour des indicateurs comme le taux d’inscription aux études secondaires ou le taux de vaccination des enfants.

«La guerre a eu des résultats contradictoires», a dit Ned Parker, ancien membre du Council on Foreign Relations [groupe de réflexion américain] et correspondant de longue date du Los Angeles Times en Irak. «Pour chaque élément positif, il y a un élément négatif qui vient le neutraliser.»

Examiner les données

Les journalistes d’IRIN se sont intéressés aux indicateurs humanitaires et de développement pour l’Irak. Selon ces indicateurs, les 10 dernières années ont été marquées par des hauts et des bas et les progrès accomplis dans un domaine ont été proportionnels à l’absence de progrès réalisés dans un autre.

Comme l’a mentionné un chercheur, les statistiques sur l’Irak sont souvent «fausses, indisponibles ou détournées à des fins politiques». Il existe une abondance d’informations et de données, mais elles proviennent d’une multitude de sources qui utilisent des méthodologies différentes et la plupart d’entre elles sont basées sur des échantillons relativement petits. Dans un rapport publié en 2008, l’Unité d’information et d’analyse (Information and Analysis Unit, IAU) des Nations Unies indiquait : «Comme c’est souvent le cas dans les environnements de travail instables, la fiabilité des données peut parfois être mise en doute, certaines données sont contradictoires et la couverture géographique des indicateurs est souvent limitée par des facteurs sécuritaires ou politiques.»

On constate en outre des écarts importants lorsque les statistiques nationales sont ventilées par région. La capitale, Bagdad, et la région autonome du Kurdistan, dans le nord du pays, sont souvent les seuls gouvernorats qui se classent au-dessus des moyennes nationales dans les indicateurs de développement. Comme l’a indiqué l’organisation Médecins sans Frontières (MSF) dans un article publié récemment dans le journal The Lancet : «Il faut accorder beaucoup plus d’attention aux habitants des régions isolées, car leurs conditions de vie n’ont pas connu d’amélioration substantielle au cours des 10 dernières années.»

En outre, les progrès réalisés concernent surtout les indicateurs faisant état de données, comme le nombre d’enfants inscrits à l’école, et non pas de résultats, comme les apprentissages qu’ils font réellement, a dit Sudipto Mukerjee, chef adjoint du PNUD en Irak.

Les meilleures données disponibles offrent malgré tout un portrait complexe d’un pays qui a connu des améliorations au cours de la dernière décennie, mais où il reste beaucoup à faire. Par exemple, un aperçu récent des progrès accomplis par l’Irak dans la réalisation des OMD indique des avancées importantes dans l’éradication de la pauvreté par rapport aux niveaux de 1990, mais des progrès plus lents dans l’évolution du taux d’inscription aux études primaires, qui accuse toujours un retard par rapport aux niveaux de 1990.

Un million d’Irakiens sont toujours réfugiés dans d’autres pays et plus d’un million d’Irakiens demeurent déplacés à l’intérieur de leur propre pays ; le sectarisme domine les institutions politiques ; et l’efficacité du système de santé est affaiblie par les pénuries de personnel médical, le manque de fiabilité des services publics et la fragilité de la sécurité nationale. Malgré les progrès réalisés au cours des dernières années en matière d’égalité des sexes, les Irakiennes, qui jouissaient auparavant de davantage de droits que d’autres femmes de la région, voient désormais leur accès à l’éducation et au marché du travail régulièrement limité. Si des indicateurs comme les conditions de vie, l’accès à l’eau potable, les taux de pauvreté et les niveaux d’éducation sont décevants par rapport aux sommets historiques atteints dans les années 1980, ils représentent toutefois une amélioration considérable par rapport à la période des sanctions. La décentralisation accrue des pouvoirs offre par ailleurs un certain espoir pour l’avenir.

Aucun modèle simple ne peut représenter avec précision les expériences que le pays a connues au cours des 10 dernières années. Aussi, de plusieurs façons, il se peut que la direction que le pays a prise n’apparaisse clairement que d’ici quelques années.

Dans cette série d’articles sur l’Irak, nous vous présenterons l’état de la situation pour chacun des indicateurs suivants :

Eau et assainissement
Électricité
Déplacement
Éducation
Pauvreté/Croissance économique
Santé
Sécurité alimentaire/Malnutrition
Gouvernance/Sécurité des personnes
Questions de genre
Travail humanitaire

Nous sommes tombés sur des articles intéressants au cours de nos recherches. En voici quelques-uns (en anglais) :

Un éditorial récent du Premier ministre irakien Nouri Al-Maliki dans lequel il défend les progrès réalisés par l’Irak.

Un article de Paul Wolfowitz dans lequel il explique pourquoi l’intervention américaine était nécessaire et qu’elle peut être considérée comme réussie.

Un numéro complet du Middle East Research and Information Project (MERIP) consacré au 10e anniversaire du renversement de Saddam Hussein.

Un dossier consacré à l’Irak 10 ans après l’invasion sur le site internet du Guardian.

Un projet novateur appelé Cost of War permettant d’évaluer les coûts des guerres menées par les États-Unis en Irak et en Afghanistan.

Une série de sondages d’opinion réalisés depuis 2010 en Irak par l’Institut démocratique national et dont le plus récent est accessible ici.

Le site internet de l’Unité commune d’analyse et de politique des Nations Unies (Joint Analysis and Policy Unit, JAPU) pour l’Irak est une mine d’informations statistiques détaillées. On y trouve notamment une étude intitulée Iraq Knowledge Network Survey et menée par les Nations Unies en 2011.

Au fil des années, plusieurs autres enquêtes ont été réalisées auprès des ménages par le gouvernement et différentes agences des Nations Unies, notamment : Multiple Indicator Cluster Survey (MICS), supportée par l’UNICEF ; Iraq Household Socio-Economic Survey (IHSES), supportée par la Banque mondiale ; Iraq Living Conditions Survey, supportée par le PNUD ; et Comprehensive Food Security and Vulnerability Analysis, supportée par le Programme alimentaire mondial (PAM).

À partir de plusieurs sources, l’Organisation centrale des statistiques (Central Statistics Organization, CSO), qui est rattachée au gouvernement irakien, a compilé des statistiques sur les indicateurs de développement humain à partir de 1990. Ces statistiques sont disponibles ici.

La Banque mondiale met également à la disposition du public des statistiques comparatives et le site internet de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) présente les statistiques annuelles depuis 1999 pour chacun des OMD liés à la santé.

Pour comparer des statistiques, consultez les rapports des Nations Unies sur le développement humain des dernières années.

Récemment, à moins de 1 000 jours de la date butoir de 2015, les Nations Unies ont dressé un bilan des progrès accomplis par l’Irak dans la réalisation des OMD.

IRIN s’est intéressé à plusieurs de ces questions au cours des dernières années. Nos archives sur l’Irak sont accessibles ici.

Un débat intéressant sur la question de savoir si l’Irak est sur la bonne voie dans le magazine Foreign Affairs.

Le rapport final de l’Inspecteur général pour la reconstruction de l’Irak indique que les 60 milliards de dollars investis dans la reconstruction ont eu « des effets positifs limités ».

Sur le même sujet, consultez l’ouvrage cynique, presque satirique (et le blogue qui en a découlé) de Peter Van Buren intitulé We Meant Well: How I Helped Lose the Battle for Hearts and Minds of the Iraqi People [Nos intentions étaient bonnes – Comment j’ai contribué à la défaite de la lutte pour les cœurs et les esprits du peuple irakien].

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