Arabie saoudite : l’éternel défi de la succession à l’heure du « printemps arabe »

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L’Arabie saoudite de 2013 fait un peu penser à l’URSS de 1982, lorsque la mort de Léonid Brejnev révéla au monde les dissensions internes de la grande puissance soviétique : ses successeurs, Iouri Andropov et Konstantin Tchernenko, sont décédés peu après, en 1984 et 1985, respectivement, avant de laisser la place à Mikhaïl Gorbatchev, l’homme de la perestroïka et de la glasnost, puis de l’effondrement du régime. Si la comparaison entre les deux pays peut paraître étrange – Riyad ayant une aversion pour toute forme de communisme –, elle a le mérite de montrer un élément important : l’Arabie saoudite n’est pas une monarchie absolue, mais une oligarchie. La priorité de la famille régnante est de rester au pouvoir, de tout faire pour que le royaume reste « saoudite ». Toutefois, affaibli par l’âge de ses dirigeants (on parlera volontiers de gérontocratie), le royaume saura-t-il répondre aux attentes d’une population jeune qui observe un Moyen-Orient en pleine transformation ?

En février 2013, un événement politique a apporté un peu de lumière sur les secrets de la mystérieuse Arabie saoudite : la nomination de Muqrin bin Abdelaziz al-Saoud au poste de second vice-Premier ministre du royaume, qui le met en deuxième position dans la ligne de succession. Chef des services secrets entre 2005 et 2012, nommé en juillet de cette année-là conseiller du roi Abdallah, Muqrin est considéré comme un « libéral » au sein de la famille Al-Saoud. Mais il est surtout « jeune ». Né en 1945, il est en bonne santé par rapport à l’actuel prince héritier, Salman, né en 1935, et au monarque, âgé de 88 ans. Les deux derniers prétendants au trône, Sultan et Nayef, sont décédés à quelques mois d’intervalle, en octobre 2011 et en juin 2012.

Si cette nomination ne correspond pas au passage à une autre génération que celle des fils d’Abdelaziz, le fondateur du royaume et souverain entre 1932 et 1953, elle souligne une prise de conscience ou du moins le souci des dirigeants de répondre à une situation socio-économique préoccupante. En effet, l’accès au marché du travail est la question majeure à laquelle doit répondre l’ensemble de la classe politique saoudienne (1). Car, si la croissance a atteint 6% en 2012, le chômage officiel est de 10,2%, mais touche, selon des sources indépendantes, 25% des hommes, les femmes n’étant pas comptabilisées. Or, deux Saoudiens sur trois ont moins de 30 ans et trois chômeurs sur quatre se situent dans la tranche d’âge des 20-30 ans. Dans les rues des grandes villes, la pauvreté est une réalité.

La place des jeunes et leur intégration dans la société, la définition de leur « citoyenneté », sont les principaux défis des autorités (2). Après les soulèvements en Tunisie et en Egypte, et surtout au Bahreïn voisin, début 2011, le régime avait voulu se protéger contre toute forme de contestation, en redistribuant la rente, avec des aides sociales de plusieurs millions de dollars, et en organisant des élections municipales en septembre. Or, il est à craindre que cela ne soit pas suffisant, ces mesures n’étant que « cosmétiques » et empêchant une véritable réforme de fond. Depuis quelques années, un embryon de société civile est apparu, comme en témoignent le travail de l’association Human Rights First, les récits du blog saudijeans.org ou l’action de la militante Manal al-Sharif qui, en mai 2011, avait été arrêtée après avoir conduit une voiture. Les sujets de société sont largement abordés dans la presse nationale.

Dans la Province orientale, la situation reste une inconnue. C’est là que sont localisées 90% des immenses réserves de pétrole du royaume (265,4 milliards de barils en 2012), mais où vit également une importante communauté chiite (entre 10 et 15% des 21,3 millions de Saoudiens en 2012 ; il n’existe pas de chiffres officiels). Surveillée depuis la création du royaume en 1932, le régime considérant cette branche de l’islam comme une hérésie, et surtout depuis la révolution islamique de 1979 en Iran, cette minorité est restée dans une certaine mesure « fidèle » au régime. Toutefois, un discret Hezbollah saoudien revendique quelques attaques et, en juillet 2012, il y a eu de nombreuses manifestations après l’arrestation du principal dirigeant de la contestation chiite, le cheikh Nimr Baqr al-Nimr. L’absence de travaux de terrain récents et sérieux sur les chiites d’Arabie saoudite empêche néanmoins une analyse approfondie de la question (3).

Attendu par les observateurs internationaux depuis son arrivée au pouvoir en 2005 (il régnait de facto depuis 1995 suite à une attaque cérébrale du roi Fahd), Abdallah a donné la priorité à la continuité, celle du régime et de sa façon de gouverner, basée sur la redistribution de la rente, l’objectif étant d’assurer sa légitimité, quitte à ce que celle-ci soit a minima. Or, la réforme du système devient une urgence : il en va de la stabilité même de la famille régnante et du régime, l’un des grands alliés des Etats-Unis au Moyen-Orient et « arbitre » mondial du marché pétrolier. Une question s’impose alors : qui sera le Mikhaïl Gorbatchev saoudien ?

 

(1) Laurence Louër, « Les enjeux des réformes des politiques de l’emploi dans les monarchies du Golfe », Les études du CERI n°185, mai 2012.

(2) Caryle Murphy, A Kingdom’s Furure : Saudi Arabia Throught the Eyes of its Twentysomethings, Widrow Wilson International Center for Scholars, 2012.

(3) International Crisis Group, « The Shiite Question in Saudi Arabia », Middle East Report n°45, septembre 2005.

 

 

 

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