«Manuel de socialismes par gros temps», par Jean-Pierre Warnier (Edition Téraèdre)

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Manuel de Socialisme par Gros TempsC’est un ouvrage étonnant que Jean-Pierre Warnier nous livre : d’abord, parce qu’une présentation d’un panorama historique et contextuel des socialismes peut surprendre de la part d’un anthropologue reconnu, spécialiste de l’Afrique centrale et auteur de nombreuses publications – notamment sur le Cameroun. Ensuite, parce que l’histoire et de grands axes de réflexion y sont déclinés à travers sept chapitre[1] et illustrés par le biais de mots clefs et d’approches thématiques, faisant appel à de nombreuses références qui ne sont incluses ni en notes, ni en bibliographie, mais que l’on peut demander à l’éditeur afin d’obtenir les sources sur CD-Rom ou télécharger en ligne[2]. Enfin, parce qu’on y revient sur des sujets complexes de manière synthétique, éruditions parmi lesquelles on chemine aisément grâce à une écriture limpide.

Ainsi, le lecteur se laisse porter par un ton clair et concis, et Jean-Pierre Warnier trace le chemin de son « manuel de socialismes ». Socialismes, au pluriel : cet ouvrage permet d’embrasser l’histoire (la « politique déployée dans le temps »), de croiser les penseurs et idéologues, de suivre les courants majeurs des socialismes qui façonnent nos sociétés actuelles ; il décompose et recompose les gauches telles qu’elles peuvent encore se définir par rapport à une classe, à une catégorie, ou à tous les citoyens, pour « un autre type de société ». Avec recul mais non pas sans passion, la plume se veut convaincante et démontre avec force arguments comment, aujourd’hui, le néolibéralisme s’est progressivement imposé.

L’auteur nous emmène donc des circonstances de la mise en place de l’hégémonie du néolibéralisme jusqu’aux crises et remises en questions actuelles. Cet éclairage international replace souvent les hommes au cœur des idéologies à partir desquelles les interprétations historiques et économiques ont construit l’époque contemporaine. Jean-Pierre Warnier explicite avec lucidité le terme à la mode de gouvernance, évoque l’omniprésente « com », rappelle la citoyenneté disputée, revient sur l’individualisation (et le « mouvement de fabrique des individus »), s’attarde sur les « figures du pouvoir »… Le panorama traversé s’étend des goulags soviétiques aux camps et frontières qui se multiplient dans un monde « globalisé », des échecs du capitalisme et de l’émergence de ses adversaires, des liens entre pouvoir et économie, de Marx à Sarkozy, etc. Cet inventaire nous conduit à nous poser des questions sur l’adéquation contemporaine entre les socialismes, leurs idéologies et leurs pratiques, leurs acteurs et leurs contradicteurs.

Après avoir compris comment le néolibéralisme et l’hégémonie conservatrice se sont imposées au dépend d’une grande part de la population, jusqu’à étouffer certaines valeurs essentielles, l’auteur incite les acteurs des socialismes à chercher d’autres voies pour une démocratie plus aboutie face aux dérégulations néolibérales qui rendent précaire l’équilibre commun. Cette mise en perspective permet de comprendre comment on en est arrivé au contexte actuel, et rend la lecture extrêmement pertinente en ces temps d’indécision électorale et de crises, alors que le(s) politique(s) ne semble(nt) plus porter les espoirs des français.

Avant de conclure sur la nécessité de recherches accrues et soutenues pour tendre vers une nouvelle hégémonie, celle des socialismes, Jean-Pierre Warnier rappelle que ces derniers disposent de quatre types de ressources : l’héritage (l’expérience et l’histoire narrées dans l’ouvrage), la liberté (dont seule la société politique est garante), les collectifs, et les sujets – les sujets plutôt que les individus, c’est-à-dire les êtres humains au cœur de liens complexes, de droits et de devoirs, plutôt qu’abandonnés ou hyper-valorisés. En vue de socialismes renouvelés et de la réhabilitation du politique comme un « art de vivre ensemble », l’auteur plaide pour une démocratie qui se déferait de ses « fausses évidences économiques » afin de pouvoir mieux prendre soin tant de la planète que de l’être ensemble.

 

[1] “XX ͤ siècle”, “Néolibéralisme”, “Capitalisme”, “Échec”, “Politique”, “Adversaire”, “Socialismes”
[2] Sur http://www.teraedre.fr. Dans ses remerciements, l’auteur revient sur ses motivations à reconstituer le « puzzle » de la généalogie des socialismes, dans un style accessible à tous, avant de rappeler que c’est son devoir de présenter (avec sa force de travail et ses capacités d’enseignant), sans dogmes ni prétentions, un tel manuel généraliste. S’en suivent 137 pages d’un abécédaire dense indiquant les sources et réflexions précises qui ont permis de rédiger le travail de synthèse édité.

 

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