Le Sommet Mondial Humanitaire : La promesse d’une transition fondamentale

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© Geneviève Sababadichetty

Interview avec Raphael Gorgeu, director of Partnership and Policy at ICVA, the International council of Voluntary Agencies (en français, Directeur Partenariat et Positionnement).

ICVA a joué un rôle important au cours de la préparation du Sommet Mondial Humanitaire. Ce réseau global d’ONG était en bonne position pour ce rôle, car il inclut une diversité de membres, aussi bien du Nord que du Sud, plus de 80 au total, avec 3 bureaux régionaux en Asie, au Moyen-Orient et en Afrique de l’Ouest.

Nous voulions savoir, en particulier, comment ICVA évalue de façon générale ce sommet qui a certainement été critiqué ici et là. L’évaluation détaillée, coordonnée par ICVA, en particulier des sept Tables rondes avec Participants de Haut Niveau est publiée dans cette même édition.

Wolf-Dieter Eberwein : La préparation du Sommet Mondial Humanitaire a été très chère, car il a pris beaucoup de temps et requis beaucoup de ressources humaines comme financières. Est-ce que cet effort en a valu la peine ?

Raphaël Gorgeu : Naturellement, beaucoup de personnes se sont posé cette question. Mais il serait naïf de s’attendre à ce que le système humanitaire change d’un jour à l’autre. Il est trop tôt pour porter un jugement, et parler d’échec ou de succès. Nous verrons dans les trois années à venir si le congrès aura porté ses fruits, avec des changements concrets au niveau du terrain et pour les populations affectées.

W-DE : Comment évaluer le rôle des gouvernements ? Je pense en particulier à la critique du Dr Sivignon, présidente de MdM, lors la séance de clôture qui voit un manque de volonté de la part des États, en particulier en ce qui concerne le respect du Droit international humanitaire. Les bombardements d’hôpitaux en Syrie sont symptomatiques.

RG : Nous savons tous que la protection, en particulier des populations civiles, comme le respect des principes humanitaires sont centraux. Mais le Sommet Humanitaire Mondial n’est d’une certaine manière qu’un reflet de la situation actuelle mondiale et des difficultés à faire respecter le Droit International Humanitaire.

Si les gouvernements ne se décident pas à davantage respecter et appliquer les principes humanitaires, le succès de ce sommet restera limité. Ce problème n’a pas été traité en profondeur durant le sommet.

Alors qu’aucun des chefs des États membres permanents du Conseil de Sécurité n’était présent à Istanbul, il n’y a pas eu véritablement de promesses concrètes pour adresser cette problématique. Tant que cette problématique perdure, il est difficile de voir un changement fondamental dans la protection de l’espace humanitaire.

W-DE : N’y a-t-il néanmoins pas de résultats du tout ?

RG : Absolument pas. Le sommet mondial a effectivement légitimé globalement tout un nombre de tendances et directions. Je mentionnerai en premier lieu la nécessité d’embrasser la diversité des acteurs de l’aide, notamment en accordant un rôle central aux acteurs, et en premier lieu aux ONGs, locales et nationales.

Un corollaire est deuxièmement que l’aide soit délivrée au plus près des victimes ou bénéficiaires. Ceci indique clairement de mettre en avant les acteurs locaux qui par définition sont au plus près des populations.

Un troisième aspect est également important : la nécessité de revoir la manière dont interagissent aide d’urgence et aide au développement, en reconnaissant l’évolution des crises humanitaires et leur inscription dans le temps. Les prochaines étapes devront articuler ce nexus qui devra protéger un espace humanitaire nécessaire tout en prenant en compte des temporalités différentes et des synergies nouvelles avec des logiques de développement.

En conclusion, le Sommet Humanitaire Mondiale vient formaliser la nécessité d’une transformation de la façon de conceptualiser le système international humanitaire. Nous parlons aujourd’hui d’un « écosystème » humanitaire et non plus d’un « système » humanitaire.

ICVA appelle à un système humanitaire qui s’éloigne de l’approche centralisée et uniforme pour tendre vers un écosystème de différents acteurs qui partagent équitablement les risques, avec des interventions adaptées au contexte, et où les intervenants de première ligne reçoivent les ressources adéquates en temps voulu. Il est maintenant nécessaire de maintenir cette dynamique créée à cet égard.

W-DE : Un changement conceptuel ou de principes de fonctionnement est en cours. Mais y a-t-il aussi eu des décisions concrètes ?

RG : En effet, certaines décisions concrètes ont été prises, même si l’ensemble des « commitments » est en cours d’analyse. À titre d’exemple, nous pouvons citer l’initiative du « Grand Bargain ». Il s’agit d’un programme de réformes concernant le financement humanitaire. Trente représentants, 15 bailleurs de fonds et 15 organisations humanitaires (UN et ONGs), se sont accordés sur un nombre de réformes à mettre en place.

Il s’agit en premier lieu de travailler sur une meilleure efficience du secteur de l’aide en simplifiant les cadres actuels, ce qui mènera à des économies estimées à environ un milliard de dollars dans les cinq années à venir tout en facilitant les modes d’intervention. Par exemple, l’idée est de réduire les duplications, les coûts de gestion, et les demandes liées au « reporting bailleurs », tout en favorisant les financements pluriannuels et l’accès au fonds pour les acteurs nationaux et locaux. Cette initiative, malgré le fait qu’elle ne permet pas de résoudre la problématique globale du manque de fonds dans l’aide humanitaire, permettra, nous l’espérons, des changements concrets sur les terrains d’opérations.

W-DE : Selon nos informations, ICVA a été un acteur proactif dans le processus menant au sommet mondial humanitaire. Comment a fonctionné selon vous la coopération entre les ONG ?

RG : En collaboration avec d’autres consortia comme Interaction, SCHR et VOICE, nous nous sommes efforcés de rendre l’accès à l’information pour l’ensemble des ONGs plus facile, tout en encourageant des initiatives collectives et dans certains cas des positions communes. Nous saluons également la création d’un nouveau réseau d’ONG, NEAR, qui rassemble des ONGs locales et nationales et espérons travailler en étroite collaboration avec eux afin d’assurer une place centrale aux acteurs locaux dans la gouvernance de l’aide humanitaire.

W-DE : Comment caractériser en peu de mots les résultats du sommet à Istanbul ?

RG : Comme je l’avais indiqué au début, personne ne pouvait s’attendre à ce qu’immédiatement après Istanbul, le système humanitaire change radicalement. Nous verrons dans les années à venir si une véritable transformation de fond dans le domaine humanitaire a eu lieu. Afin que cette transformation puisse avoir lieu, les ONGs et l’ensemble des acteurs doivent non seulement s’adapter mais aussi participer à ce changement collectif.