Les réflexes pavloviens des médias occidentaux n’auront jamais été si pénibles à supporter que lors des premiers jours qui ont suivi les élections tunisiennes du 23 octobre. Le score important obtenu par Ennahda, qui a malheureusement coïncidé avec l’annonce du CNT libyen d’adopter la Charia dans sa future Constitution, a bien créé des rapprochements et des amalgames douteux, qui ne serviront pas les démocrates Tunisiens dans les mois, voire les années à venir. Mais la Tunisie n’est pas la Libye, et les ressources des Tunisiens attachés à la laïcité et à la République demeurent importantes.

Oui, Ennahda a gagné les élections. C’était attendu. Toutes les explications ont été apportées sur les raisons de cette victoire (surmédiatisation, achats de voix, parti « martyr » …), mais les faits sont là. Ennahda est arrivé en tête du scrutin qui s’est déroulé « normalement » de l’avis même de Kamel Jendoubi, président de l’Instance Supérieure pour les Elections (ISIE). Car, à trop focaliser sur le score du parti islamique, on en aurait presque oublié que la Tunisie a vécu – et vit encore – un moment historique. «Les Tunisiens ont traduit en acte le premier objectif de la révolution tunisienne, analyse Kamel Jendoubi, épuisé mais visiblement soulagé par la réussite du scrutin. Ils ont engagé le pays sur une voie démocratique, par des élections transparentes et pluralistes».

L’exceptionnelle – et pour l’occasion totalement imprévue  – mobilisation de la population a sans doute contribué à contenir la percée score du parti islamiste. Ennahda n’a pas réussi à dépasser les 50% des voix, objectif qu’il s’était pourtant publiquement fixé, menaçant même de faire descendre dans la rue ses partisans les plus fidèles – les Nahdaouis – si ce score n’était pas atteint.

 Façade démocratique

Le fait mérite d’être souligné : près de 60% des Tunisiens n’ont pas voté Ennahda. Le parti confessionnel est désormais pris dans un piège démocratique, et obligé de composer avec d’autres organisations politiques pour une durée d’un an seulement. Reste l’inquiétude des démocrates tunisiens qui refusent de croire les discours rassurants des dirigeants du parti confessionnel durant la campagne et après les élections.

Pour Latifa Lakhdar, professeure d’Histoire contemporaine à l’université de Tunis, spécialiste de l’Islam et candidate à la Constituante sur les listes d’Ettajdid (Gauche), Ennahda n’est pas compatible avec un système démocratique, sauf à opérer une profonde mutation idéologique. Selon elle, « ces gens n’ont pas résolu leurs problèmes avec la religion, avec les textes fondateurs. Qu’ils prennent comme référence primordiale l’Islam comme il est – c’est à dire comme il a été conçu, dans un contexte médiéval où les notions de citoyens, de démocratie, de libertés individuelles, … etc., n’avaient aucun sens -, et qu’ils affirment dans le même temps se positionner dans un processus démocratique me paraît totalement contradictoire. »

 Front laïc ?

Un « front laïc » est-il envisagé ? Khadija Chérif, militante féministe et membre de la Haute instance sur les réformes politiques (une des institutions mise en place après la révolution), le souhaite, même si la notion de laïcité a selon elle été dévoyée par la dictature de Ben Ali. « Le fait qu’il n’y ait pas eu de débat, d’échanges, pendant autant d’années, a abouti à ce que le terme de “laïcité” soit devenu synonyme d’athéisme et de combat contre la religion. Ce qui est totalement faux. Cela relève de l’ignorance, mais c’est toujours partagé aujourd’hui, même chez certains intellectuels ». Néanmoins, un front « moderniste » est toujours possible selon Khadija Chérif, qui regrette d’ailleurs qu’un tel rapprochement n’ait pas été constitué plus tôt. « Un front laïc et républicain est tout à fait envisageable et réalisable, confirme Latifa Lakhdar, si on ne se met pas dans les enjeux étroits politiciens. » L’heure est donc aux grandes manœuvres, et les négociations qui se multiplient aujourd’hui confirment cette tendance.

La constituante permettra certainement d’aboutir à un écrémage des Partis politiques (111 ont en effet été créés depuis la révolution, dont près de la soixantaine ont présenté des listes), et des regroupements vont avoir lieu qui devraient  aboutir à une recomposition du paysage politique tunisien. Selon Latifa Lakhdar, la situation actuelle ne fait déjà que refléter une « bipolarisation de la vie politique tunisienne entre passéistes et modernistes ».

L’enjeu de la place de la religion dans la vie politique devrait néanmoins être l’un des sujets brûlants du débat dans les mois à venir. L’Assemblée élue est attendue sur des points importants comme la rédaction du premier article de la Constitution. Un article qui stipule que « la Tunisie est un Etat libre, indépendant et souverain : sa religion est l’Islam, sa langue l’arabe et son régime la république ». De l’interprétation qui sera faite de ce simple passage, de sa réécriture éventuelle, dépendra certainement la construction future de tout le corpus législatif tunisien. « L’enjeu c’est que l’Islam ne devienne pas la référence pour légiférer », explique Khadija Chérif, qui rappelle néanmoins qu’une grande majorité des partis ont tenu à ce que l’Islam soit conservé dans ce premier article.

 Société civile : l’aspirateur politique

Durant toutes ces années de dictature, les ONG ont joué un rôle déterminant dans le combat pour la démocratie et les droits de l’Homme, payant parfois au prix fort leur engagement. La Ligue Tunisienne des droits de l’Homme (LTDH), le Conseil National pour les droits de l’Homme et les Libertés en Tunisie (CNLT), l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates (ATFD) ont, par la suite, largement participé au succès de la révolution de janvier qui a « agi comme un aspirateur politique », regrette Souhayr Belhassen, journaliste tunisienne et présidente de la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH).

Nombre de leurs cadres ont décidé de s’engager en politique, laissant un vide important. Selon elle, leur leadership est désormais menacé par de nouvelles associations « plus ciblées et plus jeunes, qui fonctionnent avec d’autres méthodes », poursuit Souhayr Belhassen, pour qui cette évolution aboutira à une transformation radicale de la société civile tunisienne.

Khadija Chérif partage ce point de vue, même si elle minimise l’impact de cette hémorragie. Pour elle, ce déficit de cadres associatifs est largement compensé par l’engagement des jeunes tunisiens. « Même si nous on a résisté et que cette révolution n’est pas tombée du ciel, c’est quand même les jeunes qui l’ont faite plus que nous. L’avenir est à eux et je ne suis pas du tout inquiète, bien au contraire. » Justement, la jeunesse devrait représenter le moteur essentiel de la nouvelle Tunisie. Le temps de l’action dans la rue doit maintenant laisser la place à celui de la pédagogie et du débat. « La Constituante n’est qu’une étape, conclut Khadija Chérif, et le vrai travail, le grand chantier, c’est maintenant qu’il commence. »

 

 

 

 

Gaël Grilhot

Gaël Grilhot

Gaël Grilhot est journaliste indépendant.

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