Une victoire de la légalité onusienne : la chute de Laurent Gbagbo, 11 avril 2011

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L’ex président ivoirien Laurent Gbagbo a été arrêté le lundi 11 avril 2011 après plus de quatre mois de conflit et des combats qui ont plongé ces dernières semaines Abidjan dans le chaos. Le président élu, Alassane Ouattara, a accédé au pouvoir avec l’appui de forces des Nations Unies et de la France.

Rappel historique

Depuis plus de dix ans la Côte d’Ivoire est enlisée dans une grave crise. En effet, après cinq ans de report, les élections présidentielles du 28 novembre 2010 n’ont pu débloquer la situation.

Le 3 décembre, le Conseil constitutionnel a inversé les résultats de la commission électorale alors que le Secrétaire des Nations Unies, l’Union européenne, la France, les États Unis, la CEDEAO et l’Union africaine venaient de reconnaître Alassane Ouattara comme le vainqueur. Des sanctions juridiques (menaces de la CPI, gels des avoirs de la part de l’Union européenne), ou économiques (du FMI, de la Banque mondiale, de la BCEAO, et de l’UE) ont été appliquées contre Laurent Gbagbo. Ce dernier a alors été progressivement asphyxié sur le plan économique.

Dans le même temps, les forces militaires d’Alassane Ouattara se sont renforcées et ont disposé du soutien de fait de l’ONUCI et de la Force française Licorne. Après l’échec du panel de cinq chefs d’Etat mandaté par l’Union africaine le 28 janvier 2011, les Forces républicaines de la Côte d’Ivoire (FRCI) pro Ouattara ont lancé une vaste offensive qui a atteint Abidjan le 31 mars. Les forces des Nations Unies (ONUCI) et françaises (Licorne) sont intervenues le 4 avril après le vote de la résolution 1975 (30 mars) du Conseil de sécurité visant à « prévenir l’utilisation des armes lourdes menaçant les civils ».

Les racines de cette situation ivoirienne sont lointaines et des élections ne pouvaient à elles seules y mettre fin. En 2000, Laurent Gbagbo a été élu Président de la république dans des « conditions calamiteuses » selon ses propres termes, sans que Alassane Ouattara n’ait été autorisé à se présenter. En 2002, les Forces nouvelles du Nord dirigées par Guillaume Soro avaient été stoppées avant Abidjan et le pays coupé en deux.

Après l’échec des accords de Marcoussis (janvier 2003), des affrontements ont eu lieu en novembre 2004 entre les forces de Laurent Gbagbo et les forces françaises. Cependant, les accords de Ouagadougou du 4 mars 2007 ont semblé représenter une avancée, malgré la partition de fait du pays. La présence des casques bleus (plus de 9000 hommes portés à 11 000 en mars 2011) et des soldats français de la Licorne (900 portés à 1650 en avril 2011) ayant rendu impossible un conflit généralisé, bien que le désarmement des Forces nouvelles et des milices n’aient pas eu lieu avant les élections. Finalement, Laurent Gbagbo a perdu les élections mais s’est maintenu au pouvoir en pratiquant une politique jusqu’au-boutiste.

Cadrage théorique

La crise ivoirienne révèle deux lignes de force :

1. Elle oppose deux conceptions des relations inter et transnationales : celle souverainiste, ethno-nationaliste et anti colonialiste sur laquelle jouait Laurent Gbagbo appuyé par certains pays africains comme l’Angola ou l’Afrique du Sud, des acteurs qui n’ont cessé de présenter les Nations Unies comme une force d’ingérence. La seconde approche, internationaliste et légaliste, celle des Nations Unies, des puissances occidentales et de la grande majorité des pays africains, soutiens d’Alassane Ouattara.

2. Elle souligne l’ambigüité et la relative impuissance des actions inter et transnationales. En effet, l’Union africaine atone a échoué diplomatiquement. Quant à la CEDEAO, elle n’a pu envoyer les troupes de l’ECOMOG pour appuyer les forces pro Ouattara. L’Union européenne a, pour sa part, été peu présente. Enfin, l’asphyxie économique et financière a été utilisée par la BCEAO, la France et les Etats-Unis tandis que les Nations Unies renforçaient tardivement le mandat de l’ONUCI. La France, qui a privilégié le multilatéralisme et est intervenue militairement sous mandat des Nations Unies, a préféré l’ingérence à la non-assistance au risque d’être perçue comme une ancienne puissance coloniale.

Analyse

La crise politique résulte de la faible légitimité des responsables politiques de l’après-Houphouët (mort en 1993), conjuguée à la création et à l’exacerbation ethno-nationaliste de l’ivoirité forgée par Konan Bédié.

La crise économique s’explique par la fin du miracle ivoirien fondé sur la colonisation des terres, la redistribution territoriale de la rente cacaoyère, la création d’emplois et l’augmentation du revenu par tête. L’économie autrefois florissante – notamment grâce au cacao – ne s’est en effet toujours pas remise de la guerre civile de 2002-2003 et des années d’instabilité qui ont suivi. La baisse de moitié du revenu par tête entre 1990 et 2010, l’explosion démographique la plus élevée du monde et le taux élevé d’immigration ont ainsi constitué une configuration favorable à une ethnicisation du jeu politique.

La crise sociale renvoie à une opposition entre les laissés pour compte (sous prolétariat urbain, diplômés sans emplois) sensibles à un discours ethno nationaliste et les nantis plus en phase avec la posture technocratique d’un Ouattara.

Cependant, le métissage est ancien et les élections ont montré que les déterminants des votes ne relevaient pas principalement de critères ethniques ou religieux. En revanche, si les référents identitaires ne sont pas à l’origine de la crise, les haines et les violences ont indéniablement été attisées par l’insécurité de l’emploi et des revenus.

Face au non respect des résultats électoraux, la légalité interne et la légitimité internationale se trouvaient du côté d’Alassane Ouattara. Quant à Laurent Gbagbo, il disposait de la mobilisation des jeunes patriotes, d’une importante puissance de feu (forces spéciales, mercenaires, responsables de l’armée) et d’une légitimité auprès d’une partie de la population du Sud. En effet, cette dernière est restée persuadée qu’il avait remporté l’élection présidentielle et que l’on assistait par conséquent à une ingérence, voire à une recolonisation de la Côte d’Ivoire.

Cette crise ivoirienne, qui rejaillit sur l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest, témoigne de changements substantiels dans les rapports de force entre les acteurs ivoiriens, africains et internationaux. Si, officiellement, la France ne voulait plus exercer un rôle de gendarme en Afrique, son action militaire est restée toutefois déterminante dans la chute de Laurent Gbagbo.

Rappelons à cet égard que son intérêt en Côte d’Ivoire – locomotive de l’UEMOA – reste immense car il s’agit pour Paris de maintenir la présence économique de grands groupes industriels et de nombreux Français, tout en assurant la défense de la francophonie. Certes, Laurent Gbagbo a bien reçu les soutiens de responsables africains tels Jacob Zuma ou Dos Santos se souvenant de sa posture antiapartheid à l’époque où il s’opposait à Houphouët-Boigny. En outre, de nombreux membres de l’Union Africaine – ayant eux-mêmes pris le pouvoir par les armes – n’étaient pas davantage prêts à reconnaître les résultats de cette élection.

Enfin, des appuis extérieurs ont montré que certains pays – comme l’Afrique du Sud, la Chine ou la Russie – entendaient peser dans le jeu africain. Mais la légalité onusienne aura finalement triomphé.

Après la chute de Laurent Gbagbo, les défis à relever demeurent considérables. Un gouvernement d’union nationale et une commission de réconciliation, justice et pardon doivent être prochainement constitués. Il revient donc au président Alassane Ouattara d’accomplir l’essentiel : reconstruire une armée nationale, réaliser le désarmement de la population et opérer une relance économique, tout en encourageant une unification territoriale et un vouloir vivre collectif.

(Publication Chaos international)

Chaos international : http://www.chaos-international.org/
Chaos international, Centre d’Études et de Recherches Transnationalistes, est dirigé par Josepha Laroche, Docteur d’État et professeur agrégée des Universités en science politique.

Références

– Bouquet Christian, Géopolitique de la Côte d’Ivoire, Paris, A Colin, 2005.
– Hugon Philippe, « La Côte d’Ivoire plusieurs lectures pour une crise annoncée » Afrique contemporaine, (206), été 2003.
– International Crisis group, « Côte d’Ivoire ; faut il se résoudre à la guerre ? Synthèse et recommandations » Rapport (171), 3 mars 2011.
– Tapinos Georges, Hugon Philippe, Patrice Vimard, La Côte d’Ivoire à l’aube du XXIe siècle, Paris, Karthala, 2002.

 

 

Philippe Hugon

Philippe Hugon

Philippe Hugon est directeur de recherche à l’IRIS, en charge de l’Afrique. Consultant pour de nombreux organismes internationaux et nationaux d’aide au développement (Banque mondiale, BIT, Commission européenne, OCDE, Ministère des Affaires étrangères, PNUD, UNESCO), il est Professeur émérite, agrégé en sciences économiques, classe exceptionnelle à l’Université Paris X Nanterre. Il préside le CERNEA (Centre d’Etudes et de Recherche pour une Nouvelle Economie Appliquée).Philippe Hugon enseigne au sein du Collège interarmées de défense et de l’Institut supérieur de relations internationales et stratégiques (ISRIS).