Voyage aux sources des populations Roms

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L’été dernier, le président de la République Nicolas Sarkozy évoquait « les problèmes que posent le comportement de certains parmi les gens du voyage et les Roms » avant d’ordonner le démantèlement des campements illégaux et l’expulsion des Roms. Cette année, à la fin du mois d’août, le ministre de l’Intérieur Claude Guéant s’exprimait à son tour sur la nécessité de combattre la délinquance d’origine roumaine. Le 12 septembre, lors d’un entretien au Parisien-Aujourd’hui, le même ministre a fait de la lutte contre la délinquance liée à l’immigration clandestine roumaine l’une de ses priorités. Un peu plus d’un an après le discours de Grenoble, M. Guéant continue d’entretenir la confusion entre Roms et Roumains. Cette approche spécifique à la France illustre la confusion entre la reconnaissance de la spécificité culturelle et la question de l’habitat. Rappelons que si tous les Roms de Roumanie sont roumains, tous les Roumains ne sont pas roms et tous les Roms ne sont pas roumains.

Depuis longtemps captivée par les mœurs des communautés Roms, je me suis intéressée à leur histoire ainsi qu’à leurs origines. Selon de nombreux historiens se référant aux premières preuves écrites, il existe une filiation entre les Roms que nous connaissons et des populations nomades du nord-ouest de l’Inde. En effet, qu’il s’agisse des Roms, Gitans, Tsiganes, Romanichels, Manouches ou Bohémiens, tous seraient issus du même berceau, le Rajasthan.

Les premiers textes concernant leur migration datent de la fin du Xe siècle. C’est dans un poème persan que l’historien et philosophe Ferdowsi parle de 3 mille musiciens indiens envoyés en Perse, demandés par le Roi Bahrâm Djoûr, et accueillis par des gouvernements locaux. Ils auraient pris la direction de l’Iran où ils se seraient séparés en deux groupes. L’un s’engage vers l’Egypte, la Libye, la Tunisie, le Maroc et l’Andalousie, l’autre se dirige vers la Turquie, puis l’Europe de l’Est et le monde occidental. Beaucoup d’Indiens s’arrêtent en route et se fondent à la population locale ; d’autres conservent leur identité. Certains continuent le voyage, ils vont à pied, des bœufs et des chevaux tirent leurs lourdes charrettes. En Europe, les Tsiganes deviennent sujets de seigneurs féodaux. Ils sont chaudronniers, forgerons, maréchaux-ferrants, bourreliers, fabricants de clous et de ceintures, quelques-uns se mettent même à cultiver la terre. S’installant progressivement à travers le continent, ils conservent leur mode de vie originel, engagés dans des activités qui leur sont de plus en plus propres. Ils jouent le rôle de baladins, d’amuseurs, effectuant des numéros d’acrobatie, présentant des animaux sauvages dressés, distrayant de leur musique les sédentaires mais aussi les autres nomades qu’ils côtoient.

En Inde comme ailleurs, ces peuples sont encore aujourd’hui considérés comme les troubadours, les « va-nu-pieds », les « bons à rien » et la société n’attend rien de leur part. Souvent artisans et musiciens, ils sont condamnés depuis la nuit des temps à camper hors des villages.

Rajasthan, berceau des populations Roms

Les rues de Jaipur sont démesurées, larges comme deux fois nos boulevards et longues d’au moins un kilomètre, elles accueillent des milliers de marchands, assis sur les trottoirs et vendant leurs étoffes aux éblouissantes couleurs. Parmi eux, les spécialistes de cuivres, d’armes, de ferrailles et de babioles font leurs affaires devant les touristes comblés par tant de bons négoces. Au milieu de la chaussée, entre les femmes aux grands voiles panachés, le cortège est incessant. Les chameaux en file indienne attendent que l’éléphant à la trompe maquillée daigne traverser. Les lourds chariots surchargés de fruits sont tirés par leur propriétaire essoufflé, tandis que les mobylettes, scooters, rikshaws, bus, et autres véhicules motorisés tentent de slalomer entre les chèvres et les vaches sacrées. Jusqu’ici, je ne pouvais imaginer que tant d’êtres humains puissent se livrer à autant d’activités en même temps. Chaque seconde devient la dernière d’un spectacle si désordonné que l’on pourrait penser qu’il se transirait pour toujours. Et pourtant, pas un d’accident ni le moindre accrochage n’est signalé dans cette valse hors du commun où participent tous les acteurs de la vie indienne.

En banlieue de la ville, loin des palais et de leurs façades aux moulures extravagantes, existe une communauté de Saperas. Ces chasseurs et dresseurs de serpents appartiennent au plus ancien groupe nomade en Inde, et sans doute le plus remarquable. Passé maîtres dans la connaissance du reptile, ils sont ceux qui protègent contre les morsures de serpents, et savent guérir de nombreuses maladies, allant du choléra à la stérilité ou à l’impuissance. Aussi redoutés qu’admirés, ils puisent leur mythologie au cœur de l’histoire indienne. Symbole de puissance, le cobra est associé à de nombreux dieux. Et celui qui sait le capturer et le faire dresser au son du pungi, une sorte de flûte en forme de calebasse, hériterait un peu de son pouvoir. En échange d’un soin contre une morsure, les villageois offrent aux Saperas l’hospitalité d’un champ pendant quelques jours. Cette communauté gagne donc sa vie grâce à la musique, l’artisanat pour certains, mais aussi aux soins qu’ils prodiguent. Leurs activités les scindent en plusieurs groupes : il y a les Nat acrobates, les danseuses Kalbelia, les marionnettistes Bhopas, les charmeurs de serpent Jogis, les rétameurs de chaudrons ou musiciens Manganyars.

Jagdish Nath et sa famille vivent des prestations qu’ils offrent aux touristes dans les grands hôtels de la cité. « Si nous n’avons pas assez de revenus ici, nous partirons ailleurs… », dit-il. La famille Nath vit au Rajasthan, et vogue de villes en villages, au gré des concerts et des spectacles. Ces charmeurs de serpents adoptent leur reptile et l’éduquent durant une période qui peut atteindre 3 ans. Une fois charmés, ils les feront danser au son de leur flûte, et leur rendront liberté après quelques années.

Au pied d’un mur blanc, un homme s’empare de son pungi, un autre d’un tambourin, nommé dafli. Assis en tailleur, un panier d’osier devant ces genoux, le spectacle démarre. Une mélodie hypnotique éveille le reptile ondoyant qui éjecte le couvercle de la boîte d’un coup de tête. Le rythme du tambourin exagère les mouvements du cobra maintenant à la verticale. Les pupilles envahissent l’iris des musiciens qui fixent le serpent envoûté. Le haut de son corps s’étire, derrière sa tête se dessinent des cercles verdâtres révélant la forme de deux yeux ensorcelant. De plus en plus excité, le reptile sort sa langue crochue dans un sifflement oppressant. Il souffle, ronronne, se dresse, ses mouvements sont vifs, dynamiques et brutaux. Un des musiciens attrape un bâton de bois, saisit l’animal et le replie dans son panier et prenant soin de le refermer.

Hameed Khan connaît bien l’histoire de ses ancêtres. Musicien professionnel, il a su utiliser son art pour vivre et donner naissance à « Musafir », un groupe de musique gipsy qui regroupe des artistes rencontrés dans les villages du Rajasthan. Il explique qu’aucun d’entre eux n’a appris la musique par l’écrit, ni par les partitions. La transmission du savoir est orale et la pratique quasiment innée. Après leur avoir enseigné l’art de la scène, ils mêlent le rythme, la voix et la danse pour entrer dans une synergie profonde et extraordinaire. « La musique fait partie de la vie. C’est une manière d’exprimer ces sentiments.»

Sous un gros turban blanc, une moustache noire démesurée roulée en volute mange les joues du joueur d’harmonium. Dans le jardin d’Hameed, une dizaine de musiciens partage un après-midi d’automne au son des cordes, des vents et des percussions. Le visage buriné du chanteur raconte la vie rude du désert. Les accents profonds de ses chants pleins d’ardeur et de mélancolie vibrent dans la vallée. Assis en tailleur, Hameed s’empare de ses tablas. Il rejoint les autres musiciens dans un échange aux mélodies et aux rythmes envoûtants. Un chanteur à la voix rauque répond en cadence, un troisième s’empare d’une paire de petites lattes de bois, les kartals, qu’il frappe l’une contre l’autre comme des castagnettes. Ses gestes sont si rapides que le mouvement de ses mains forme un cercle flou se déplaçant tout autour de lui. Un autre instrument m’interpelle, sa mélodie semble reproduire les variations de voix du chanteur. C’est le Sarangi, une sorte d’instrument à corde composé d’une caisse de résonance recouverte d’une peau tendue. L’archet frotte les cordes faites de métal et de boyau pour accompagner les chants poétiques et sacrés qu’offre Musafir. Depuis 1995, ces musiciens effectuent des tournées internationales et croisent souvent d’autres Tsiganes dans les lieux de représentation. Pour Hameed, « la musique est symbole d’humanité et les échanges entre les gitans du monde entier sont fréquents, on se reconnaît grâce au lien du sang. On joue ensemble et on mêle nos savoir-faire, c’est un réel moment de bonheur ».

« Si nous n’avons pas assez de revenus ici, nous partirons ailleurs… »

Lom Nath est l’un des musiciens de Musafir, il vit aujourd’hui dans la cité bleue de Jodhpur. Grâce à Hameed, il a pu se sédentariser il y a quelques années et acquérir une maison pour sa famille. Musicien nomade, il a longtemps voyagé à dos d’ânes avec ses chiens pour se protéger et ses singes pour créer l’amusement. Il a ainsi pu jouer dans les villes râjasthânis grâce à l’autorisation d’un représentant de Jaipur qui avait su repérer ses qualités, « car, même au Rajasthan, les gitans sont rejetés des villages, leurs différences dérangent et ils doivent rester aux alentours ». Puis Hameed lui a appris à se produire en public et a fait de lui un musicien hors pair. Dans leur demeure, les membres de sa famille sont tous artistes, ils vivent au rythme des tablas, au son de l’harmonium et des flûtes. Quand l’un d’entre eux ne joue pas, c’est quelqu’un d’autre qui élève la voix dans une mélodie douce et expressive.

A deux ans, le fils de Lom tente déjà d’émettre quelques sons grâce à une guimbarde, son père l’accompagne avec fierté au pungi. Une jeune fille apparaît, vêtue d’une longue robe brodée de perles et de petits miroirs. Les yeux foncés par un long trait noir, elle rajoute délicatement un peu de rouge sur ses lèvres. Sur le sol de la petite pièce, sont délicatement posés, dans un rangement organique, les étuis d’un Satara, de Dholak ou de tablas. Lom Nath est accroupi sur ses talons. Malgré sa pose si caractéristique, son port altier lui donne de la prestance. La double flûte ou « Satara » qu’il tient dans ses longs doigts fins lui permet de diffuser un air mélodieux par le premier tube et de rythmer celui-ci grâce à l’autre. Délicate association et désynchronisation que le musicien maîtrise à merveille. Son oncle sort de la poche de sa chemise une guimbarde en métal qu’il porte à sa bouche pour agrémenter le son de la flûte. La danseuse se lève et se dirige vers un homme soufflant dans son pungi. Le rythme de la musique l’entraîne dans une chorégraphie envoûtante simulant les contorsions du serpent. L’homme se lève, et les deux partent dans un jeu de charme imitant le cobra et son maître. Les mouvements des mains de la danseuse décrivent les volutes qui rappellent ceux du reptile. Un tourbillon de couleurs saisit les regards, capte les attentions. Le spectacle que nous offre cette famille n’est qu’une part des ingrédients musicaux que maîtrisent les gitans du Rajasthan. Artistes du désert, ils manifestent leurs émotions à travers une mosaïque d’improvisations virtuoses. Je suis fascinée devant ce spectacle féerique, sonore et visuel, coloré et puissant, où la spiritualité devient maîtresse du jeu.

La musique est l’élément fédérateur des Tsiganes du monde entier, il semblerait que tous aiment jouer, danser, chanter. De leurs prouesses musicales émanent les plus gros tourments, les émois et l’aventure de leur vie. Au fil des siècles, à travers les multiples étapes de leur voyage, ils ont conservé une partie des traditions de chaque pays d’accueil. D’ailleurs, il n’existe aucun style musical propre à l’entité Tsigane. Les genres les plus connus se sont développés là où des Gitans se sont installés à demeure. Depuis leurs premières migrations vers l’Ouest, les Tsiganes venus de l’Inde ancienne n’ont cessé de contribuer à notre vie culturelle par une multitude d’aspects. Dans de nombreux pays, ils ont su participer à l’évolution, mais aussi à la sauvegarde des musiques traditionnelles locales.

Caïn le sédentaire continue de tuer Abel le nomade

En Andalousie, où leur route semblait s’achever, la danse flamenca gitane est la manifestation flagrante des pays traversés. Issue de cette rencontre entre les différents courants artistiques, il est aisé de remarquer cette manière d’être, imprégnée d’un Orient à la fois indomptable et chaleureux, profond et tribal. Leur statut était différent selon les pays. En Roumanie, les musiciens étaient esclaves alors que dans la Russie des tsars, les chanteurs étaient souvent couverts d’or. Ils sont célèbres dans toute l’Europe Orientale, où ils jouaient dans la cour du roi de Pologne mais aussi aux mariages des paysans et à la tête des régiments partant en guerre. En Hongrie, où leur gloire fut certainement la plus haute, les musiciens s’emparaient d’une musique existante, florissante et riche, qu’ils interprètaient à leur manière de virtuoses.

Que ce soient les Bohémiens ou les Tsiganes d’Europe de l’Est, les Gypsies d’Andalousie, les Saperas du désert du Thar ou les Kalbelia de Pushkar, tous exercent sur les sédentaires une fascination historique. Des formes de leur habitat, qu’ils doivent transporter ou recréer au gré de leurs déplacements, à la quête incessante de ressources qui assurent leur subsistance, tous ces nomades partagent une même identité, renforcée par la relation quasi symbiotique qu’ils entretiennent avec leur environnement.

Boucs émissaires de notre monde sédentarisé, objets de persécutions transnationales et du rejet social le plus primaire, ils poursuivent leur quête au-delà de nos bouleversements technologiques et sociaux. Car le nomadisme n’est pas seulement un mode de vie, c’est aussi une manière d’être, de concevoir le monde et la liberté, un choix, volontaire ou contraint, qui se conjugue en musique et en sourires, allégeant des visages durs, ridés par les tracas, les encombres et le climat. « Nous sommes des oiseaux de passage, demain nous serons loin », proclame le proverbe Tsigane.

 

 

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