Association et salariés : la fracture?

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Ces dernières années le monde de l’humanitaire et du développement a vu émerger de nombreuses crises au sein des ONG…

Ces crises, bien cachées au début dans les couloirs des associations, ont fini par être révélées dans la presse, souvent à l’initiative des salariés qui y voyaient le moyen de se faire entendre de leurs dirigeants et de leur conseil d’administration.

En 2011, les employés malmenés de l’association Aides de lutte contre le VIH ont mis sur la place publique les dysfonctionnements de leur organisation [1] et n’ont pas hésité à révéler les salaires exorbitants de leurs dirigeants. Ce déballage[2] dans la presse a eu des conséquences importantes pour l’association, à commencer par la nécessité d’une communication de crise envers les donateurs mécontents.

En 2012, certains des salariés du Mouvement d’Emmaüs [3] et du Samu Social, sous contrats à durée déterminée depuis 6 ans [4], ont fait grève après des années de lutte silencieuse pour des meilleures conditions de travail [5]. Les salaires sont également visés : au Samu Social Emma, une travailleuse sociale dans une équipe mobile d’aide (les maraudes), touche 1450 euros net mais travaille 15 nuits et deux week-end par mois avec des primes de nuit de 97 centimes de l’heure, et des primes de dimanche de 3,5 euros.

D’après un cadre d’Emmaüs, ces tensions sont « le reflet des difficultés que traverse le secteur de l’urgence sociale », dont on peut penser qu’elles cachent une crise de croissance. En effet, pour faire face à la baisse des subventionsd’une part, et à l’évolution des besoins d’autre part, les associations se sont vues contraintes de se restructurer et de renouveler leurs programmes.

Pour cela les associations font parfois appel à des salariés du monde de l’entreprise, qui apportent des compétences qui manquaient. Ce sont souvent des cadres dirigeants diplômés de grandes écoles [6] qui se réorientent dans les ONG après une belle carrière dans les secteurs marchands. Leur bas de laine leur permet d’accepter un salaire plus modeste, c’est le prix qu’ils acceptent de payer pour donner un sens à leur vie sur le tard.

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, on retrouve alors un phénomène que connaît depuis plusieurs années le monde hospitalier : des « nettoyeurs » sans connaissance des fonctionnements participatifs des ONG s’affrontent à des salariés dont la culture est essentiellement militante et désintéressée.

La lutte est souvent inégale. Les salariés qui trouvent injustes ces remises en cause hésitent cependant à utiliser pour eux-mêmes les armes dont ils font usage pour les causes qu’ils défendent. Il est difficile de se plaindre quand on travaille tous les jours avec de plus mal lotis que soi. Résultat, les salariés renoncent à se mettre en grève pour ne pas entraver les actions caritatives de leurs structures. Un paradoxe rarement soupçonné dans un milieu par définition militant.

Il a fallu qu’un syndicat spécifique au monde associatif (ASSO) [7] émerge récemment pour inciter les salariés de ce secteur à faire valoir les droits qu’ils ont comme n’importe quel salarié et les objectifs sociaux que les associations n’hésitent pourtant pas à mettre en avant : droits à des salaires décents, à des conditions de travail correctes etc.

Deux mondes s’affrontent : les programmes de la plupart des ONG parlent de l’importance de mettre le bénéficiaire au cœur des actions, de l’impliquer dans les décisions le concernant quand, en même temps, des plans de restructuration parlent de valoriser la relation client fournisseur !

A la fin de l’année 2012, Amnesty International, à Londres, a dépassé ces interdits : une grande majorité des employés s’est mise en grève pour lutter contre une délocalisation de leur emploi, campagne de presse à l’appui [8]… Informer, alerter, dénoncer : c’est le cœur du métier d’Amnesty et les plus grands médias britanniques ont repris l’information, en attendant la France …

Les effets de la crise se font durement sentir au sein des associations et les relations sociales se tendent. La mondialisation est en marche aussi pour les ONG ! Soyons vigilants pour qu’elle se fasse au bénéfice des actions humanitaires et dans le respect de l’engagement de ceux qui les rendent possible. Afin que les ONG ne deviennent pas une simple variable d’ajustement ou un élément structurant de la World Company !

[1] www.leparisien.fr/…/aides-la-crise-en-trois-questions-25-01-2011-12…
[2] 
De même un courrier a été rédigé par des salariés du WWF pour réclamer le départ de leur directeur général et publié sur Rue89en 2012.
[3] http://www.youphil.com/fr/article/01825-le-samu-social-ne-repond-plus?ypcli=ano
[4]
Le statut de GIP (Groupement d’intérêt publique) du Samu Social autorise à proposer des CDD jusqu’à six ans d’ancienneté, et à ne pas proposer de prime de précarité.
[5] http://www.rue89.com/2010/03/31/samu-social-de-paris-la-revolte-des-precaires-parmi-les-precaires-145434
[6]
Cependant cela fait de nombreuses années que le secteur des ONG est professionnalisé. Des salariésayant fait des cursus prestigieux y travaillent et présentent un passé associatif et militant conséquent.
[7] Extrait du tract de présentation d’ASSO : « Parce que le secteur associatif n’est pas forcement tout rose, au-delà de leurs convictions et de leur engagements militants, les salariés doivent rester vigilants sur leur conditions de travail et leurs droits »
[8] 
http://m.guardian.co.uk/world/2012/dec/02/amnesty-international-staff-management-restructuring

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