Burundi: des murs en terre crue pour se reconstruire en exil

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Construction d'une maison en camp de réfugiés (Burundi)
© Matthieu Millecamps

Le Burundi accueille actuellement près de 45 000 réfugiés et demandeurs d’asile sur son territoire, dont une majorité de Congolais. Parmi eux, 26 000 sont accueillis dans des camps de réfugiés gérés par le HCR. En avril 2013, face à la saturation des trois camps existants, un quatrième a été ouvert dans la province de Cankuzo, pour faire face au flux constant de réfugiés en provenance de l’est de la RDC. Le camp de Kavumu, qui pourra à terme accueillir 13 000 personnes, a une originalité : à leur arrivée, les réfugiés construisent leur propre maison. Un moyen de faire des économies, certes (1), mais qui a débouché sur une innovation propre à poser les fondations matérielles et psychologiques d’un futur retour à la vie « normale ».

Le dessin de l’enceinte de la future maison se devine déjà à la structure de bois et de cordes entrelacées sur laquelle travaille Richard Momoré. Il a déjà construit sa propre maison, à son arrivée en juin, mais a accepté d’en édifier une nouvelle, qui accueillera deux femmes et leurs enfants, arrivées au camp de Kavumu la semaine précédente. Accroupi à quelques pas de la future maison, l’un des fils malaxe la terre qui servira à monter les murs. « La construction d’une maison prend une semaine. On a commencé dimanche, et on doit avoir terminée pour vendredi », explique Richard Momoré en essuyant la sueur qui lui ruisselle du front jusque dans les yeux. Son principal souci, hors du délai de construction imparti, est d’utiliser au mieux les matériaux mis à la disposition de la famille. « Il y a huit personnes qui vont vivre ici, deux familles. On fait au maximum, mais je n’ai pas assez de branches ni assez de terre pour faire le nombre de pièces nécessaires ».

Le rythme des construction s’adapte au flux des arrivées

A son arrivée au camp de Kavumu, chaque famille se voit remettre un kit de construction par la COPED (2) : des perches, de la tôle, du fil de fer galvanisé, des roseaux et des cordes, ainsi que la terre, qui servira à monter les murs. Niambenda Kidal, ingénieur de la COPED, est chargé du suivi des chantiers. Il passe de l’un à l’autre pour délivrer ses conseils et écouter les doléances. « On nous réclame souvent plus de roseaux et du bois. Il y a un espacement prévu entre les perches de bois, quand l’espacement n’est pas respecté, forcément… les matériaux manquent », justifie-t-il. Ce jour-là, 52 maisons étaient en construction, dont 26 devaient être terminées pour la fin de la semaine. Une rue entière, qu’il fallait livrer au plus vite aux familles pour libérer de la place sous les vastes tentes de transit installées à l’entrée du camp. Toute les deux semaines, entre 150 et 200 personnes arrivent en provenance de Bujumbura, après avoir été enregistrée par l’ONPRA ( Office national burundais de protection des réfugiés et apatrides) .

Au fil des arrivées, le camp prend des allures de village. En juillet, trois mois après l’ouverture officielle, plus de 150 maisons étaient déjà construites. Des quartiers entiers constitués. La vie s’y organise doucement, entre les murs ocre des petites maisons. Ici, un enclos retient deux chèvres et quelques poules. Là, un petit potager laisse poindre les pousses de sa première récolte. Des femmes font la cuisine sous le regard de quelques anciens qui devisent tranquillement. Des enfants jouent avec leur cerf-volant taillé dans un sac plastique. Difficile de croire que l’on se trouve ici dans une communauté d’hommes, de femmes et d’enfants qui tentent de se reconstruire après avoir fuit leur pays en proie à la guerre.

« Une histoire dans ma vie »

Arlin Kassempe et Michel Baruci ne se connaissaient pas avant d’arriver à Kavumu. Désormais, ils partagent la petite maison de terre crue qu’ils ont édifié. Michel Baruci étudiait à Bukavu quant il a appris le meurtre de sa famille, tuée dans la région de Goma. Il ne sait pas si ses parents et frères ont été victimes du M23 ou d’un autre belligérant. « Pendant la guerre, on tue les gens comme des poulets, et il ne se passe rien après… Je ne pouvais pas rester là-bas ». Il a rencontré Arlin et sa petite sœur de 6 ans à Bujumbura, début juin, dans le camp de transit de l’ONPRA. Quand on leur a proposé de choisir entre le statut de « réfugié urbain » – qui permet de rester libre de ses mouvements mais interdit l’accès aux dispositifs du HCR – et le transfert au camp de Kavumu, ils n’ont pas hésité longtemps.

A 20 ans à peine, Arlin a dû quitter son village près de Kibumba en novembre, juste après l’arrivée des combattants du M23. Sa mère, proche de l’Union pour la nation congolaise (UNC) de Vital Kamerhe, était dans le collimateur du mouvement rebelle. « Ils sont venus chez nous et ont dit : « Si tu ne nous dit pas où est ta mère, on te tue ». J’ai appelé ma mère, qui était à Kinshasa. Elle m’a dit de fuir immédiatement. Je n’avais pas un sou. J’ai même dû vendre mon téléphone pour payer le transport depuis Goma, jusqu’à Bujumbura ». Depuis cet appel, Arlin n’a plus eu de nouvelles de sa mère et s’occupe, seul, de sa petite sœur de 6 ans. Michel joue un peu le rôle de grand frère dans la maisonnée. Pour briser le silence qui suit le récit d’Arlin, il affiche tout à coup un large sourire et lui tape fraternellement dans le dos. « Arlin, c’est l’ingénieur. C’est lui qui a tout fait ici : il disait, moi je faisais. ». Et Michel en est fier, de ces quatre murs de terre crue. La maison n’est pas très grande.

Trois chambres, auxquelles on accède par des ouvertures très étroites, avec des draps tendus en guise de portes. Il n’y a pas de matelas, alors Arlin a bricolé des lits en sur élevant le sol et en entassant des cartons et des bâches. « C’est la première maison que je construit », souligne Michel. « Ce sera une histoire, dans ma vie. J’ai perdu ma famille, je n’ai plus rien que ce que je porte aujourd’hui… » Il marque une pause, embrasse la petite pièce d’un regard circulaire. « Regarde. C’est la guerre qui nous a amené ici, et on a construit cette maison. Et même les chaises sur lesquelles on est assis, là, c’est moi qui les ai fabriquées… »

Un pari

« Au départ, il s’agissait d’un pari. Et je crois que nous l’avons remporté », se félicite Jérôme Merlin, coordinateur du HCR au bureau de Ruyigi, dont dépend le camp de Kavumu. « Les premiers jours, nous avons du beaucoup expliquer la démarche. Certains avaient des familles ou des connaissances dans d’autres camps de réfugiés au Burundi. Ils ne comprenaient pas pourquoi ils ne bénéficiaient pas du même traitement. Mais, très vite, les gens ont compris et se sont approprié l’idée », explique-t-il. « En construisant leur maison, les réfugiés sont actifs. Ils ont moins le sentiment d’être dépendants de l’aide qui leur est apportée. Sur le long terme, c’est un moyen d’amorcer, dès le début, le travail de retour des réfugiés dans la vie courante », argumente Abdoulaye Barry, responsable adjoint du HCR au Burundi. Bien sûr, l’argument économique a beaucoup compté dans le choix du HCR d’opter pour cette solution. Mais cette contrainte budgétaire subie a finalement accouché d’une innovation intéressante.

Urgences humanitaires en concurrence

L’idée de faire construire leurs logements par les réfugiés eux-même est née, au Burundi, de la nécessité de faire des économies. Le budget du HCR dans le pays s’est en effet réduit drastiquement, d’une année à l’autre. Il a été amputé de 19 % entre 2012 et 2013, pour passer de 30,8 à 25 millions de dollars. En cause : une réévaluation des priorités de l’agence onusienne.

Pourtant, le budget global du HCR ne de cesse de gonfler. En juin 2013, il a ainsi atteint un nouveau record de 5,3 milliards d’euros. Si le Burundi, pays-confetti et si peu médiatique d’Afrique de l’est, a vu les moyens qui lui sont attribués se réduire comme peau de chagrin, c’est donc surtout le fruit d’une redéfinition des priorités du HCR.

Il faut sans doute y voir un signe positif, puisque que le HCR précise que cette baisse « s’explique en premier lieu par la diminution du nombre de rapatriés assistés ». Une diminution qui reste cependant toute relative, comme le prouve le récent afflux de 25 000 à 30 000 Burundais chassés de Tanzanie. Par ailleurs, si le nombre de rapatriés tend à diminuer, « la question de l’accès à la terre demeure la question la plus sensible au regard de la réintégration des rapatriés et le HCR continuera de soutenir la résolution pacifique des conflits fonciers », insiste l’organisme des Nations-unies. Un soutien qui suppose, forcément, des moyens financiers.
Treize ans après la signature des accords d’Arusha, le Burundi n’est plus sur la liste des priorités.

Il y a également eu la « concurrence » des autres crises humanitaires. La situation au Mali, d’abord, encore qu’il faille noter que les bailleurs avaient argué du coup d’État de mars 2012 pour mettre un coup d’arrêt aux programmes de coopération, accentuant du même coup la destruction du tissu économique malien. Coopération qui n’a été rétablie, pour ce qui concerne l’Union européenne, qu’au mois de février 2013, au prix de longues négociations et d’alertes réitérées, adressées par les ONG présentes sur place.
Il y a également la crise syrienne, qui, elle, s’aggrave. On compte plus de 2 millions de réfugiés syriens actuellement hors des frontières du pays en proie à la guerre civile. Une crise humanitaire  éclipsée par la bataille diplomatique récente et dont Ban Ki-moon a dû rappeler l’ampleur aux bailleurs. A la faveur d’un rapport délivré aux Conseil de sécurité des Nations unies, fin septembre, il a souligné que seulement 44% des fonds nécessaires aux besoins ont effectivement été abondés.

(1) Le budget du HCR pour le Burundi a été revu à la baisse de 19% entre 2012 et 2013, passant de 30,8 à 25 millions de dollars. Une baisse que le HCR explique principalement par « la diminution du nombre de rapatriés assistés ». 38 000 réfugiés et demandeurs d’asile sont pris en charge par le HCR dans le pays, auquel il faut ajouter les 40 000 Burundais rapatriés qui bénéficient notamment d’aide médicale. En juillet, le HCR faisait état de 50 000 réfugiés répertoriés dans le pays, dont une large majorité de Congolais.

(2) La COPED (Conseil pour l’éducation et le développement) est une ONG burundaise qui travaille pour le HCR depuis 2010 au Burundi. Elle est en charge de la logistique des quatre camps de réfugiés que gèrent le HCR (Bwagarisa dans la province voisine de Ruyigi, Musasa et Gasorwe dans la province du Muyinga, et le camp de Kavumu, dans la province de Cankuzo), ainsi que d’un site qui accueille 250 réfugiés rwandais. C’est la COPED, également, qui a été chargée d’assurer l’adduction d’eau du campement : il a fallu se brancher à une source située à 13 kilomètres du camp, ce qui a nécessité quatre mois de travaux, pendant lesquels l’eau était acheminée sur le camp par camions.

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