Sirafily Diango, un écrivain dans la tempête malienne

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Sirafily Diango, écrivain malien
Sirafily Diango, en répétition © Matthieu Millecamps

« Il pleut sur le nord ». C’est le titre de la pièce que vient de terminer Sirafily Diango et sur laquelle les comédiens de sa troupe, Destins Croisés, travaillent en ce moment à Bamako. Rencontre avec un auteur malien touché au cœur par la tempête que traverse son pays, dans la capitale Bamako comme dans le Nord, entre les mains d’Aqmi et de mouvements de rébellion…

 

« Citoyens de tous les pays, faites le consensus. Citoyens: mangez et taisez-vous! La bouche qui mange ne parle pas et la bouche qui parle ne mange pas. C’est la loi du consensus. » La voix est pleine d’une colère à peine rentrée, d’une puissance surprenante. Le soir est tombé depuis longtemps sur Bamako, et c’est l’heure qu’ont choisi les acteurs de la troupe Destins Croisés pour se retrouver pour une première lecture commune de « Il pleut sur le nord », le dernier texte de Sirafily Diango. Une pièce en un acte au ton nerveux, en forme de farce sombre, qui dépeint le débat d’un quarteron de militaires au lendemain du déclenchement d’une guerre. Il y a le général sûr de lui et rendu sourd par le pouvoir, un colonel aux ordres qui ne les discute pas et deux capitaines, l’un faussement benêt, l’autre vraiment va-t-en-guerre. Le parallèle est évident. Il s’agit pour Sirafily Diango de donner sa version des derniers jours d’ATT.

 Le choc du coup d’État

Professeur de français, écrivain et homme de théâtre, Sirafily Diango n’avait auparavant jamais trempé sa plume dans l’encre brulante du réel immédiat. Après une jeunesse mouvementée – « j’étais un socialiste révolutionnaire! », glisse-t-il en souriant – et un exil de plusieurs années au Burkina Faso, il est devenu enseignant. Depuis dix ans qu’il enseigne à Bamako, il n’a cessé d’écrire et de monter des pièces, les siennes, le plus souvent. La dernière fois que l’une de ses pièces a été jouée sur les planches, c’était au centre culturel français de Bamako. Il s’agissait d’une adaptation de la fable de la Chemise de l’homme heureux. Un roi s’évanouit alors que la fête de son cinquantenaire bat son plein. Ses conseillers jugent que seul le fait de porter la chemise d’un homme heureux lui permettra de recouvrer la santé. On cherche partout cet homme, sans succès. Le militaire a connu des défaites, le politicien ment, le poète est amoureux sans retour… Et lorsqu’enfin on met la main sur un homme qui se dit heureux, c’est pour découvrir qu’il n’a pas de chemise. Une manière pour Sirafily Diango d’évoquer le cinquantenaire des indépendances africaines et ses espoirs déçus… Mais il ne s’attendait pas à la manière dont sa pièce prendrai fin. Car la dernière représentation de cette pièce au CCF, c’est le 22 mars 2012 qu’elle s’est déroulée. « Alors que nous jouions le dernier acte, les chars remontaient l’avenue. Quand je suis sorti, c’était incroyable. Nous avons fait monter les élèves dans les bus, les avons fait repartir au plus vite… Et voilà, c’était rideau », raconte-t-il. Le coup d’État, la chute des villes du nord, l’arrivée des maliens du nord dans une capitale stupéfaite laisse Sirafily Diango sans voix.

 Écrire pour sortir du silence

« C’était très étrange. Je ne parlais presque plus. Je faisais ce que je devais faire, je donnais mes cours. Mais chez moi, je pouvais rester assis sur le fauteuil, comme ça, sans rien faire, à regarder dans le vide », se souvient-il. Attablé à la table du petit maquis dont il a fait son quartier général, en contrebas d’une grotte millénaire qui attend le retour des touristes depuis plus de six mois, Sirafily Diango laisse passer un silence avant d’expliquer la suite. « C’est un des comédiens de la troupe qui m’a sorti de là. Il m’a dit que je n’étais plus moi même, que je devais faire quelque chose. Il m’a dit. « Tu devrais peut-être te remettre à écrire » ». L’idée chemine, et au bout d’une semaine, Sirafily Diango repose les doigts sur le clavier de son ordinateur. « Le texte est venu très vite. C’était comme une libération, l’envie de dire, de mettre des mots sur ce que je ne comprenais pas ». Le texte est court, mais ce n’est que le premier mouvement de ce qu’il espère devenir une trilogie. « Ce n’est que le premier acte. Deux autres suivront. Il Pleut sur le Nord, c’est une manière de peindre le tableau du coup d’État, de la manière dont je l’ai vécu. Je crois que cette crise a montré à quel point le Mali était plongé dans l’immobilisme, à quel point on a menti au peuple. Pour le second tableau, je veux raconter la manière dont nous vivons depuis le début de la crise, le calvaire des populations du nord, la situation des déplacés… Pour le troisième… Eh bien j’espère écrire sur la libération du nord… » D’ici là, il caresse aussi un autre espoir : celui de jouer Il Pleut sur le nord « dans la caserne, à Kati ».

Liens vers les livres précédents de Sirafily Diango :