Colombie : la lente et coûteuse extinction du paramilitarisme

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L’année 2012 en Colombie débute sous les auspices de deux lois ambitieuses promulguées par le président Juan Manuel Santos. La première, dite loi “Victimes et Terres”, vise à indemniser les familles des victimes du long conflit armé qui mine le pays depuis plus d’un demi-siècle et à leur restituer des terres. Le gouvernement s’est même engagé à répartir 3,5 millions d’hectares de parcelles. Parallèlement, les démobilisations des paramilitaires se poursuivent sous l’impulsion de la nouvelle loi 1424 qui complète la loi “Justice et Paix” de 2005.

Selon les chiffres communiqués par la présidence à la fin de l’année 2011, plus de 24 000 paramilitaires auront accédé aux deux législations qui les encouragent à déposer les armes moyennant une réduction de peine voire une amnistie s’ils n’ont pas d’antécédents criminels.

La Colombie se serait-elle débarrassée du “paramilitarisme”, c’est-à-dire l’emploi de milices d’extrême droite comme supplétifs des l’armée pour faire la peau aux guérillas ? Trop simple. Les paramilitaires, qui portent la responsabilité de 60% des crimes et d’une grande partie des accaparements de terres au cours des années 1980, ont également infiltré la vie politique. Nombreux sont les parlementaires ou dirigeants de premier plan, jusqu’à l’entourage proche de l’ancien président Alvaro Uribe (en fonction de 2002 à 2010), à avoir connu la déchéance judiciaire à la suite du scandale de la “parapolitique”.

La démobilisation en cours depuis 2003 à l’initiative d’Alvaro Uribe n’est pas non plus sans poser problème. La réalité même du processus suscite la controverse. Pour Camilo Gonzalez Posso, président de l’Indepaz, institut d’études pour la paix, “les 55 000 démobilisations que le gouvernement a parfois vanté à partir de 2003 représentent un simulacre. Certains se sont fait passer pour des paramilitaires uniquement pour toucher l’indemnité gouvernementale”. Pour lui, les vrais chefs poursuivent leurs activités. Preuve que la démobilisation est loin d’être achevée, près de 300 membres de l’Erpac, (Armée révolutionnaire populaire antisubversive de Colombie) se sont rendus à la justice, le 22 décembre 2011.

“Officiellement, selon le gouvernement il n’y a plus de groupes paramilitaires. Ceux qui se démobilisent font partie de ‘bandes criminelles’, car les appeler ‘paramilitaires’ serait un aveu d’échec”, souligne Jacobo Grajales, doctorant colombien au Centre d’études et de recherches internationales (CERI). “Cependant, il reste en Colombie des groupes comme Los Rastrojos ou Los Paisas. Ce sont des cartels de drogue ou des bandes urbaines qui s’associent en réseau au gré de la volonté de leurs chefs”, poursuit le chercheur. Au total, environ 10 000 hommes seraient au service de ces groupes.

Les démobilisés qui se livrent à la justice obtiennent automatiquement l’assurance d’être condamnés à un maximum de huit ans, selon la loi “Justice et Paix”. En contrepartie, ils doivent suivre le programme de l’Agence colombienne pour la réintégration. Elle propose des formations, une indemnité mensuelle de 170 dollars, assorties d’une obligation de témoigner sur les crimes et de pourvoir à d’éventuelles réparations. Or, lorsqu’un individu dépose les armes, la seule preuve dont disposent les juges pour lancer d’éventuelles enquêtes est… son propre témoignage. De fait, seuls 17 des 300 paramilitaires démobilisés de leur plein gré en décembre dernier sont aujourd’hui sous le coup d’une enquête. “A échelle nationale, sur environ 2 900 paramilitaires poursuivis, trois jugements ont été rendus fautes de moyens”, pointe Jacobo Grajales, qui déplore l’abus de communication dans ce processus de démobilisation. Un maigre bilan alors que les paramilitaires démobilisés ont confessé 21 000 assassinats et reconnu l’existence de 1 700 fosses communes, selon les chiffres de la justice colombienne.

La Colombie peut néanmoins se prévaloir d’une diminution concomitante de son taux d’homicides passé, selon l’Onu, de 70 à 33 pour 100 000 habitants au cours de la décennie 2000. Un indice atténué, durant la même période, par l’augmentation des “enlèvements express” contre rançon, une formule fréquente de “reconversion” pour d’anciens paramilitaires.

Si le processus de démobilisation connaît des ratés, il signifie cependant un pas vers la justice. L’État colombien met aujourd’hui en œuvre un ambitieux programme d’indemnisation pour les millions de déplacés, estimé à quatre millions. “Si le dispositif s’applique tel qu’il est prévu, il permettra à un nombre incalculable de gens qui ont perdu un être cher ou un bien d’être aidés”, reconnaît le spécialiste Jacobo Grajales. Le traumatisme semé par les années de guerre n’a pas de prix.

 

 

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