Coopération et solidarités internationales : quelle formation ? Une réponse à Alain Le Guyader…

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Il était temps d’ouvrir le débat sur la problématique de la formation, pour les métiers de  l’humanitaire en particulier, et pour toute activité dans le domaine de la solidarité internationale en général. La réponse qui suit portera en premier lieu sur l’action humanitaire. C’est ce domaine que je connais très bien, aussi bien sous l’angle académique que dans sa dimension pratique. J’ai enseigné et publié dans ce domaine, j’ai acquis des connaissances à travers des évaluations réalisées, entre autre, pour la Croix Rouge allemande et le CICR, et comme président du réseau européen des organisations humanitaires, VOICE, à Bruxelles, de 2008 à aujourd’hui.

Ce débat débute, ici sur Grotius.fr, à une période où dans le monde anglophone on se pose déjà depuis quelques temps la question de l’accréditation des professionnels humanitaires – par le biais de la création d’une organisation professionnelle, voire même de l’accréditation des organisations humanitaires. Quelques bailleurs de fonds, eux-mêmes, semblent intéressés par de tels projets. Il est donc impératif de mener ce débat aussi en France.

Bon nombre d’aspects abordés et développés par Alain Le Guyader méritent d’être pris en compte dans un débat qui, comme proposé, devrait aboutir à un colloque en 2012 réunissant chercheurs, enseignants et professionnels. Quelles sont donc les aspects développés dans cet article Coopération et solidarités internationales, quelle formation ? Je vais traiter de cette question dans un premier temps. Dans un deuxième temps je veux élargir ce débat en abordant plusieurs questions que l’auteur n’a pas posées.

Objectifs et moyens…

Le problème de la finalité de l’action humanitaire est central. Le but de l’action humanitaire ne peut être exclusivement la performance soi-disant technique… Cette action doit être accomplie dans le respect des principes humanitaires. La finalité est certainement cette volonté d’aider l’autre, et d’aider dans le cadre des normes et principes prévus justement par les principes humanitaires (humanité, impartialité, indépendance et neutralité) qui à leur tour sont encadrés par le Droit International Humanitaire.

La solidarité humanitaire est de fait limitée et non d’application généralisée. Les autres domaines de la solidarité internationale se distinguent du domaine de l’humanitaire en ce sens que les Etats, où cette solidarité est mise en œuvre, définissent les règles du jeu. La façon dont se concrétise dans ce cas cette volonté – « le relèvement et/ou l’amélioration des conditions sociales et sociopolitiques critiques, tragiques et/ou endémiques… » (A. Le Guyader) est donc soumis aux conditions définies par l’Etat lui-même, et ce  nécessairement dans un contexte historique et politique donné.

L’hétérogénéité des parcours / formations est un autre problème central. Mentionné par l’auteur, se pose le problème des conséquences. Si c’est un fait avéré, et cela me semble être le cas, la question de la professionnalisation se pose. Les universités disposent-elles de moyens suffisants garantissant une formation en phase avec la demande du monde professionnel ? Et cela nécessiterait-il un tronc commun pour tous les différents masters existants ? Je reviendrai sur ces questions.

Il est certainement nécessaire, comme le mentionne Alain Le Guyader, d’inclure des professionnels dans les formations. Leur participation peut prendre différentes formes. Selon mon expérience du Diplôme Sciences Po « Organisation Internationale », reconnu comme équivalent au Master national de Grenoble, une première fonction des professionnels est de permettre aux étudiants de valider leurs motivations et de s’assurer que leurs intentions professionnelles sont en phase avec la réalité. Par exemple, un séminaire approfondi sur l’action humanitaire organisé par un professionnel a permis à quelques étudiants de prendre conscience qu’ils faisaient fausse route, des étudiants qui ont alors décidé de s’engager dans une voie autre que l’action humanitaire.

Dans le cadre du programme que j’ai dirigé à Grenoble, le stage long – entre cinq et six mois, au cours du quatrième semestre, est piloté aussi bien par le tuteur de stage (de Grenoble) et le maître de stage (le responsable qui supervise le stagiaire). Le maître de stage participe à la soutenance de la thèse, travail qui n’est pas un simple rapport de stage mais une vraie  recherche qui s’appuie sur l’expérience acquise durant cette première immersion de longue durée dans le monde professionnel. Ceci rend la thèse plus comparable à des travaux que doivent présenter les étudiants par exemple en Allemagne, en Grande Bretagne ou aux Etats-Unis…

L’auteur insiste en particulier sur l’aspect interculturel. L’apprentissage de l’interculturel, si on peut utiliser ce terme, se fait en partie effectivement par l’intermédiaire de la composition internationale des différentes promotions, si en effet ces promotions ne sont pas constituées exclusivement d’étudiants français mais donc aussi d’étudiants étrangers. En partie, l’approche de cette dimension interculturelle et l’acquisition de connaissances qui en découlent se font, à Grenoble, par le biais de l’enseignement.

Si l’enseignement se pratique exclusivement en français,  le recrutement d’étudiants venant de pays d’Europe, a fortiori du monde anglophone, est de fait limité. Et le monde francophone serait donc le principal espace de recrutement. Au niveau international, il est évident que cela pénalise l’emploi des étudiants français par des organisations de solidarité ou par des organisations internationales gouvernementales, lesquelles sont d’abord soit d’origine anglophone ou travaillant en anglais.

Ce que j’ai essayé de démontrer jusqu’à présent c’est simplement que la problématique de la formation ne peut être résumée de façon simple. Je postule qu’une réflexion beaucoup plus fondamentale est nécessaire sur cette thématique de la formation des étudiants, qui ont l’intention de faire carrière dans le monde des ONG, donc des organisations à but non marchand comme le précise Le Guyader. Cet aspect non-marchand est d’ailleurs toujours à la base, mais en réalité le fonctionnement des ONG se rapproche de plus en plus des organisations de nature marchande. Un budget comme celui d’ACF doit être géré selon les règles qui s’appliquent dans les entreprises (administration, gestion, finances etc.).

En créant le Diplôme/Master « Organisation Internationale », Yves Schemeil et moi-même (comme responsable de ce nouveau parcours à Science Po), avons abordé ces questions. Et ainsi sur deux volets importants de la formation nous avons pris une voie différente de la plus grande partie des Masters français.

Premièrement nous avons abandonné la notion de formation professionnalisante. C’est seulement au troisième semestre que les étudiants ont le choix de décider s’ils veulent ou non poursuivre dans une recherche pure ou s’engager dans une voie professionnelle. De plus nous avons décidé que la formation durerait deux ans. Ce qui signifie qu’il est en général exclut d’entrer directement en deuxième année. Hors de France, une telle formation académique (niveau Master) est toujours d’une durée de deux ans, même plus dans quelques cas.

Quelle est la spécificité d’une formation académique telle qu’un Master en sciences sociales ? Les politologues, pour prendre cet exemple – et ce quels que soient leurs domaines de spécialisation (relations internationales, politique comparée etc.), sont a priori des généralistes. Mais les médecins, les agronomes, les économistes ou les juristes, eux, peuvent être qualifiés de spécialistes. Ce profil professionnel a été acquis grâce à des filières spécifiques. C’est une évidence, mais en quoi consiste donc la spécificité des sciences sociales ? Je rejoins ici Alain Le Guyader sur deux points, ce que nous appellerons les axes technique / théorique. Je ne comprends pas, par contre, ce que l’auteur veut signifier par axe technologique.

En revanche je suis d’accord avec lui sur la nécessaire dimension de réflexivité. Je me pose enfin cette question : comment introduire la dimension, cette fois, éthique dans ces formations. Je crois qu’il s’agit là, sans doute, de choix personnels, liés à l’histoire et aux parcours individuels des étudiants.

Techniques, théories et réflexivité sont en effet au cœur de la formation des étudiants en sciences sociales. Le volet Techniques inclut le répertoire des méthodes en sciences sociales qui sont aujourd’hui pratiquées dans le monde professionnel. Le volet Théories : ceci inclut les concepts et les propositions des comportements individuels et collectifs dans les sociétés et les différents systèmes politiques. Enfin la réflexivité, basée sur la réflexion, la curiosité et la capacité d’identifier et ensuite analyser des problèmes concrets, est fondamentale.

Quelle professionnalisation ?

Les étudiants ainsi formés seront capables de ‘cultiver’ dans le monde du travail certaines qualités acquises que d’autres formations/Masters ne leur auraient pas permis de développer. Ce sont en premier lieu les capacités d’identifier de façon critique les problèmes, de les formuler de façon précise et de les analyser systématiquement. Ces étudiants, grâce aux qualifications reçues, pourront être confrontés à des situations/contextes, et auront la capacité de faire face.

On pourrait appeler cela le premier pas vers la professionnalisation. Pas plus. Ils acquerront dans le temps les connaissances et l’expérience nécessaires pour être de vrais professionnels. C’est donc, dans un certain sens, une approche du monde professionnel proactive. L’interaction avec ce monde professionnel pendant la formation est certainement désirable. Mais former des jeunes sur la base des besoins et nécessités actuels du monde professionnel ne me semble pas une bonne idée. Il s’agit là d’une fonction primordiale dédiée aux acteurs humanitaires eux-mêmes. Le secteur marchand n’y échappe pas, ce qui est logique au regard des spécificités/diversité du monde de l’entreprise.

A mon avis, le problème posé ici est celui de la politique de recrutement des ONG humanitaires. Ces organisations sont toujours en recherche de jeunes nouveaux collaborateurs, mais veulent qu’ils aient au moins cinq ans d’expérience en plus de connaissances linguistiques particulières, véritable quadrature du cercle… Si elles ne s’engagent pas résolument dans la formation pratique et systématique des jeunes recrues, les ONG vont un jour ou l’autre faire le constat qu’elles auront perdu un grand nombre de leurs spécialistes, lesquels seront soit partis à la retraite, soit se seront tournés vers des emplois moins exigeants.

Alain Le Guyader mentionne aussi le problème du recrutement des jeunes, recrutement qui pose problème, c’est vrai, en particulier dans la sélection elle-même des étudiants. Malheureusement ce devoir de sélection s’impose car l’offre est toujours bien moins importante que la demande. A Grenoble trois critères sont à la base de ce processus. Premièrement les qualifications intellectuelles (en mots simples : les résultats obtenus les trois premières années ; deuxièmement le projet professionnel – en mots simples : vouloir simplement améliorer le monde n’est pas suffisant) ; et troisièmement la maitrise de l’anglais (parlé et écrit). Une partie des cours est d’ailleurs en anglais. Chaque année, depuis 2004, je n’ai pu accepter qu’un étudiant sur trois ou quatre. C’est un constat difficile au regard de la qualité des étudiants qui postulent pour cette filière, d’ailleurs ouverte à tous – français et étrangers, et qui remplissent les critères formels mais qui finalement ne peuvent être acceptés. Les places sont limitées.

Un dernier mot sur la formation elle-même. Au départ nous avons décidé de ne pas offrir un programme spécialisé comme l’humanitaire, le développement, les conflits ou l’environnement. Les étudiants décident eux-mêmes des cours spécialisés qui correspondent le mieux à leurs ambitions et intérêts. De plus, le programme inclut aussi bien des cours sur le monde associatif, les ONG, comme les organisations internationales gouvernementales. Le succès des étudiants sortant de ce diplôme/Master en termes de recrutement, une fois leurs études achevées, m’a renforcé dans cette conviction que le chemin choisi pour développer ce programme/formation était le bon.