Libye : « L’UE s’est comportée de façon hypocrite et égoïste » affirme Geneviève Jacques

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Ancienne secrétaire générale de la CIMADE, Geneviève Jacques a coordonné une mission de la FIDH à Saloum, à la frontière égypto-libyenne du 7 au 15 mai 2011. Elle livre son analyse sur Grotius.fr…

 

Gaël Grilhot : En avril 2011, vous avez effectué une mission à la frontière tunisienne. Quelles différences observez-vous par rapport à celle que vous venez de mener à Saloum?

 

Geneviève Jacques : A la frontière tunisienne, la situation se présente de façon très différente. D’abord il y a eu un accueil de la part des populations locales tout à fait extraordinaire pour les premiers migrants et réfugiés qui se sont présentés. Les gens les ont hébergés, les ont placés dans des mosquées, dans des salles de sport… Et puis ensuite, la communauté internationale est arrivée, les Croissant rouge, la Croix Rouge, le HCR et des camps de tentes ont rapidement été dressés, avec la possibilité d’héberger des gens pendant un temps un peu plus long. Les conditions étaient un peu précaires, mais quand je compare avec ce que nous avons constaté à Saloum, cela n’a rien à voir. A Saloum, les autorités égyptiennes ont interdit toute installation qui aurait pu ressembler à des camps « en dur ».

C’est une politique générale de l’Egypte depuis longtemps, apparemment… Et ça, c’est une grande différence, parce qu’il y a des gens qui sont là depuis un mois, deux mois et les conditions auxquelles ils doivent faire face ne sont pas des conditions de dignité humaine. Mais paradoxalement, il y a une pression très forte sur le HCR et l’OIM pour faire partir les gens au plus vite, et qui porte ses fruits.

G.G : Justement, n’assiste-t-on pas ici à une sorte de « prime » à l’absence de solidarité ?

 

G.J : Je n’appellerai peut-être pas ça comme cela. Je dirais simplement que les autorités égyptienne ont mis comme condition de maintenir leurs frontières ouvertes, que les gens qui sont « accueillis »côté égyptien, ne s’installent pas et repartent le plus rapidement possible.  Cette pression est certainement moins forte du côté tunisien. Mais il est effectivement à craindre que l’on oublie un peu les migrants et réfugiés qui sont en Tunisie et qu’on les laisse pourrir dans ces camps qui pour être meilleurs qu’à Saloum, n’en sont pas moins des tentes au milieu du désert.

G.G : Avez-vous des recommandations spécifiques concernant le Conseil National de Transition libyen?

 

G.J : Oui, concernant les exactions, les vexations, les violences, dont ont été et dont sont encore victimes les Africains noirs, du seul fait de leur couleur de peau. Là, il nous semble très important de pouvoir lancer un cri d’alarme au gouvernement provisoire, pour leur dire que leur désir proclamé d’établir un régime démocratique après le départ éventuel de Kadhafi – et en tout cas dans les zones qu’ils contrôlent -, suppose qu’ils mettent un terme à ces violences racistes. Par ailleurs, il nous paraît essentiel que les responsables des crimes et autres violences soient trouvés et condamnés.

G.G : Vous êtes particulièrement critique à l’égard des Etats de l’Union européenne ?

 

G.J : Je trouve que depuis le début des révolutions en Tunisie et en Egypte, l’Union européenne s’est comportée de façon à la fois hypocrite et égoïste. Elle a commencé par saluer les révolutions arabes, la démocratie qui s’installe au sud de la Méditerranée, etc. Et dans le même temps, elle a empêché par tous les moyens les personnes qui fuyaient la guerre de Libye d’imaginer trouver un refuge en Europe. Et ça, c’est absolument scandaleux. Les gouvernements européens – l’Italie en tête mais suivie de près par la France – ont commencé à agiter le spectre d’une « invasion aux proportions bibliques ». Alors que la vérité des faits, c’est que seuls les réfugiés qui ne peuvent retourner dans leurs pays d’origine ont besoin d’un accueil en dehors de l’Afrique du Nord. Et ces derniers représentaient moins de 5000 personnes à la frontière tunisienne et actuellement un peu plus de 600 personnes à la frontière égyptienne.

Nous ne sommes donc pas dans un phénomène d’ «invasion». Nous sommes devant une responsabilité d’ordre humanitaire et politique. Tous les pays de l’UE sont parmi les premiers signataires de la Convention de Genève, rappelons le, et accueillir des hommes, des femmes ou des enfants qui n’ont pas d’endroits où aller, cela fait partie du partage des responsabilités que l’Europe, apparemment ne veut pas assumer.

“Le résultat de ces politiques très restrictives, en terme d’accueil, c’est que de plus en plus de gens qui n’ont pas pu arriver jusqu’aux frontières, tentent de fuir la Libye en bateau. Et quand des navires, y compris militaires, patrouillent dans la région et n’apportent pas leur secours à des gens qui fuient un pays en guerre et qui cherchent simplement un refuge, c’est absolument scandaleux.”

 

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