Du système de l’aide internationale au dispositif humanitaire : Une nouvelle grille de lecture de la géopolitique de la solidarité internationale

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Dans son ouvrage, « Le Dispositif humanitaire, Géopolitique de la générosité », publié aux éditions L’Harmattan, Emil Cock offre un regard innovant sur l’approche géopolitique de la solidarité internationale. Il s’agit ici d’une véritable analyse de l’objet humanitaire du point de vue de ceux qui composent ce dispositif, de leurs relations de pouvoir et de la force du discours. Trois éléments constitutifs de l’espace humanitaire.

Classiquement, le système humanitaire renvoie à des organisations de solidarité, gouvernementales ou non, dont la mission est d’alléger la souffrance en venant en aide à des populations vulnérables. Pour l’auteur, la définition du système humanitaire est alors restreinte et n’aborde que la partie visible d’un ensemble pourtant plus vaste. En mobilisant la notion de dispositif humanitaire, Emil Cock propose une analyse des mécanismes de pouvoir, de la place de la solidarité internationale dans la géopolitique, mais aussi des liens dudit dispositif et des sphères économiques, politiques et militaires.

Si l’ouvrage d’Emil Cock date de 2005, les questions qu’il suscite et les débats qu’il ouvre n’en demeurent pas moins d’actualité 10 ans après. Il est toujours intéressant de pouvoir poser un regard neuf sur une étude ancienne. Cela permet de constater une évolution ou de déplorer une inertie. L’ambition de l’étude n’est autre que de poser un autre regard sur l’humanitaire, à travers des principes philosophiques, moraux et philanthropiques. Alors que se termine le Sommet humanitaire mondial dont l’objectif était de revoir le fonctionnement du système humanitaire actuel, cet ouvrage est plus que jamais intéressant pour analyser des phénomènes humanitaires contemporains.

Si d’apparence le fossé entre l’utilisation de la notion de dispositif ou de système semble anodin, il n’en est rien et témoigne d’une différence de niveau d’analyse de la solidarité internationale. Loin d’être une simple nuance sémantique, il s’agit d’une différence de positionnement dans l’étude de la géopolitique humanitaire.

Du fait de la diversité de ses enjeux, qu’ils soient politiques, diplomatiques et économiques, et de l’accroissement de ses acteurs, États, Organisations internationales, intergouvernementales et non gouvernementales, le phénomène humanitaire est aujourd’hui au cœur de la scène internationale et de la géopolitique actuelle. Les acteurs de l’espace humanitaire ont vu leurs méthodes devenir de plus en plus complexes au point d’appartenir désormais à des logiques particulières relevant de connaissances dont les origines théoriques se trouvent à l’intersection de plusieurs disciplines comme le droit, la science politique ou l’économie. La scène humanitaire est aujourd’hui diverse.

Pour mettre en tension l’analyse que propose l’auteur, deux gestions générales de départ sont exposées. La première est de questionner les relations entre les composantes et leurs relations au sein du dispositif humanitaire et s’il n’existe pas une force implicite qui le dirige malgré une absence de hiérarchie formelle. La seconde est de se questionner sur les visées politiques et stratégiques qu’entretient le dispositif humanitaire dans une logique de dimension géopolitique internationale.

À ces deux questions de départ, deux hypothèses sont avancées. En fonction des logiques discursives, économiques, juridiques et politiques, les différentes institutions du dispositif humanitaire cherchent à garder et contrôler leur indépendance les unes des autres. À côté de sa mission première, le dispositif humanitaire est un appareil de politique internationale, un acteur de la géopolitique qui favorise des États, que cette réalité soit affichée ou non.

Avant d’entrer dans le cœur de son étude, Emil Cock énonce un cadre conceptuel reposant sur trois notions qui seront manipulées dans l’ouvrage : dispositif, pouvoir et discours. Classiquement, l’ensemble des individus et institutions agissant dans l’espace humanitaire ont été considérés par les notions de système ou de structure. C’est une notion de l’entre-deux qui est proposée par Emil Cock (1).

C’est à travers Gilles Deleuze que l’auteur dresse la définition de dispositif comme étant « un écheveau, un ensemble multilinéaire. Il est composé de lignes de nature différente. Et ces lignes dans le dispositif ne cernent ou n’entourent pas des systèmes dont chacun serait homogène pour son compte, l’objet, le sujet, le langage, etc., mais suivent des directions, tracent des processus toujours en déséquilibre, et tantôt se rapprochent, tantôt s’éloignent les unes des autres. » (2). La notion de dispositif permet d’englober l’ensemble des acteurs qui participent de la pratique humanitaire, en élargissant ainsi le champ classique des acteurs humanitaires. Considérons le dispositif humanitaire comme «  l’ensemble des institutions, des pratiques et des discours qui ont un rapport avec l’action humanitaire  ». La notion de dispositif est, à terme, destinée à remplacer celle de système.

Au sein du dispositif humanitaire, il faut ajouter l’étude des mécanismes de pouvoir entre les institutions qui le composent. C’est sur l’approche foucaldienne du pouvoir que l’auteur se base, par une rupture épistémologique tout d’abord, en considérant le pouvoir par des rapports de force c’est-à-dire dépassant une représentation uniquement juridico-discursive. Le pouvoir, selon Foucault, est la relation et les interactions entre les « partenaires ». Les partenaires du dispositif humanitaire sont en l’espèce les acteurs qui composent le dispositif. Cet aspect du pouvoir permet alors, dans l’étude de la multiplicité des rapports de force, de vérifier l’application de certains principes humanitaires.

Pour Emil Cock, « l’intention de manifester un désir ne garantit pas son application ». En étudiant l’action des acteurs du dispositif humanitaire au prisme de cette notion de pouvoir, Emil Cock entend comprendre et expliquer la situation dans laquelle se trouvent les individus, les discours et les institutions de l’espace humanitaire. L’analyse du pouvoir rend alors possible la mise en exergue des forces et limites des uns et des autres. Cette utilisation de la pensée foucaldienne n’est pas sans rappeler la sociologie compréhensive de Weber (3).

L’auteur termine son cadre conceptuel et théorique par le concept de discours dans la perspective de Michel Foucault pour qui, « dans toute société, la production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, organisée et redistribuée par un certain nombre de procédures qui ont pour rôle d’en conjurer les pouvoirs et les dangers, d’en maîtriser l’événement aléatoire, d’en esquiver la lourde, la redoutable matérialité. » (4).

Il est ici nécessaire de comprendre que dans l’approche de Michel Foucault, il est tout autant important de s’intéresser à ce que sous-entend le discours dans sa production qu’au discours lui même. Plus loin, l’auteur reprendra la définition du discours humanitaire de Philippe Juhem comme étant : « L’ensemble des énoncés que les acteurs du secteur humanitaire mettent en œuvre pour décrire et justifier leur action ou appeler aux dons. En ce sens, la signification des images télévisées, la grammaire des photographies, des affiches ou des bulletins de l’association sera considérée comme appartenant au “discours” des organisations humanitaires, au même titre que les entretiens accordés par leur porte-parole ou les livres qu’ils publient. » (5). Le discours humanitaire, vitrine de sa pratique, est aujourd’hui devenu un enjeu stratégique au cœur du dispositif humanitaire. Il est le lien des acteurs du dispositif entre eux, mais aussi de ces derniers et de la société.

C’est à partir de ce triptyque conceptuel et théorique que l’auteur forme sa grille d’analyse. Le cœur de l’ouvrage réside donc dans l’étude des différents acteurs qui évoluent dans l’espace humanitaire. La pluralité des acteurs étudiés fait la force de l’ouvrage. On y retrouve des acteurs étatiques, non gouvernementaux, des bailleurs internationaux, mais également des agences onusiennes.

Sont ainsi passés au crible du triptyque conceptuel l’OCDE, l’ECHO, les États, le HCR, le CICR, les ONG et plus précisément MSF, avant de poursuivre sur l’étude du lien entre médias et humanitaire qui est logiquement plus concentré sur le discours. C’est donc l’étude des lieux intentionnels du dispositif décrit plus haut qui est au centre de l’analyse qui permet de comprendre la direction que prend le dispositif dans un contexte et une situation précise. L’étude de ces différents acteurs met en exergue leurs rapports et leur positionnement vis-à-vis du dispositif.

En conclusion de l’étude (6), l’auteur revient sur ses hypothèses de départ qui se retrouvent vérifiées et confirmées à travers l’étude du système de la solidarité internationale qui tend à aller vers un dispositif humanitaire. On peut toujours regretter le manque d’exhaustivité des acteurs étudiés, mais ce n’est pas l’objet de l’ouvrage qui ne se veut pas un manuel de science politique humanitaire, osons le terme. L’audace d’Emil Cock et l’intérêt de son étude sont de proposer un cadre d’analyse scientifique, un modèle de grille de lecture politiste qui peut être adapté et utilisé au gré des besoins et des hypothèses à vérifier.

Mais presque 11 ans après la publication de cet ouvrage, que reste-t-il de cette étude ? En 10 ans, le dispositif humanitaire a profondément évolué, il n’a cessé de se transformer, et beaucoup des débats évoqués par l’auteur ont donné lieu à de profondes mutations. Depuis, de nouvelles thématiques sont apparues ou réapparues.

La privatisation du recours à la force, le financement de l’aide internationale, la protection du personnel humanitaire, la multiplication des crises de niveau 3 sont les exemples non exhaustifs des nouveaux défis du dispositif humanitaire. La grille de lecture d’Emil Cock est aujourd’hui plus que jamais un outil de compréhension de la géopolitique de la générosité indispensable pour appréhender et analyser les phénomènes contemporains de l’humanitaire. On ne peut qu’espérer une actualisation de l’étude, après la mise en perspective du Sommet Mondial d’Istanbul.

 

Note de lecture : LE DISPOSITIF HUMANITAIRE, Géopolitique de la générosité, Paris, L’Harmattan, 2005, 176 pages. La note s’attache principalement au décryptage des concepts mobilisés par l’auteur pour étudier l’objet du système de la solidarité internationale, à savoir ceux de dispositif, pouvoir et discours au sens de Michel Foucault.

(1) Pour l’auteur, la notion de système humanitaire limite son champ d’étude, puisque ce dernier ne comprend que des structures opérationnelles, gouvernementales ou non, répondant directement à l’objectif d’atténuer ou de diminuer les souffrances des victimes de conflits ou catastrophes naturelles.

(2) Gilles DELEUZE, Qu’est-ce qu’un dispositif ? Michel Foucault philosophe, Rencontres internationales, Paris, 9, 10, 11 janvier 1988, Des Travaux, Seuil, 1989, p. 185.

(3) Cette approche sociologique privilégie l’appréhension des faits sociaux au prisme du sens qu’en donnent les acteurs. Pour Max Weber, fondateur de ce courant sociologique, il faut partir des acteurs pour donner un sens à l’action sociale ainsi étudiée. Appliqué à cet ouvrage, cela reviendrait à penser le pouvoir par les composants du dispositif humanitaire.

(4) Michel FOUCAULT, L’ordre et le discours, Paris, Gallimard, 1971, p. 10.

(5) Philippe JUHEM, La légitimation de la cause humanitaire : un discours sans adversaire, L’humanitaire en discours, Mots, numéro 65, mars 2001, p. 9.

(6) L’auteur montre alors que le dispositif humanitaire ne poursuit pas seulement la mission de soulager les souffrances mais également des objectifs d’ordres politiques, économiques et diplomatiques.