En Tunisie, la parole libérée…

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© Marie-Pierre Olphand

Edith Bouvier, envoyée spéciale à Tunis… Samedi 15 janvier, au lendemain du départ de l’ancien président Ben Ali, les Tunisiens n’ont pas encore réalisé ce qui vient de se passer. L’heure est à la fête, mais la crainte est toujours là. Et maintenant ? Ce que les médias ont appelé la « révolution du jasmin » n’est pas terminée…

Alors on parle, partout, avec tout le monde… de politique. «On était 10 millions de commentateurs sportifs, aujourd’hui on est devenu 10 millions de commentateurs… politiques!» s’amuse Aythem, un jeune musicien mais surtout activiste.

Depuis le premier rassemblement, il est de toutes les contestations. «Moi ça m’arrange, pour tout vous dire je n’ai jamais aimé le foot». Les cercles de discussions se forment partout sur l’avenue Bourguiba, centre névralgique de la mobilisation dans la capitale tunisienne. Dès 10 heures, les premières manifestations s’organisent, presque aussitôt interrompues par les policiers qui tirent sur la foule pour la disperser. Malgré cela, les milliers d’hommes et de femmes qui sont là brisent l’interdiction de manifester et reviennent à la charge. «Plus rien ne peut nous empêcher de parler, de protester, de vivre en fait.

Mohamed Bouazzizi est mort, immolé à Sidi Bouzid, pour nous donner la force de nous battre. C’est ce qu’on fait. Et on ira jusqu’au bout», explique Asma. Petite, brune, les cheveux courts, elle agite une feuille sur laquelle est inscrit «RCD dégage». Cette mère de famille n’a pas vu le vent de la révolte se lever. Avec son mari, elle a toujours été une opposante au régime. Mais de façon traditionnelle, dans les partis politiques, en allant à des réunions secrètes…

«Je n’aurai jamais imaginé marcher sur l’avenue Bourguiba. C’est tellement symbolique. On va de la place de la victoire vers la place de la liberté, puis dans l’autre sens. Après 23 ans de silence forcé, de violences et de morts, je suis là et en plus je vous parle». Asma s’interrompt, des larmes coulent sur ses joues. Des larmes de joie. Jusqu’à aujourd’hui, il lui aurait été impossible de parler avec un journaliste étranger. Tous étaient escortés par un ou plusieurs policiers et les tunisiens avaient interdiction de s’exprimer, sous peine de représailles violentes. Elle-même est journaliste à Tunis-Hebdo. «On était un journal de Ben Ali, c’est vrai. Mais aujourd’hui, on est quoi? Je rencontre des opposants, mais je ne sais toujours pas si je peux publier leurs interviews. Quelle est la ligne à suivre désormais? Je n’ai jamais eu le choix, je ne sais pas comment faire».

Juste derrière, un groupe de jeunes brandit des posters de Che Guevara. Ils hurlent «RCD assassins». «A chaque fois que je suis ici, que je vois toute cette foule qui manifeste, envers et contre tout, j’ai comme un orgasme», explique Aymen, grand et les cheveux dans le vent. Le jeune infographiste n’a toujours pas réalisé ce qui s’est passé ces derniers jours. Depuis décembre, il dessine des caricatures, des slogans et les poste sur Facebook. Très vite, tout le monde a récupéré ses images pour les mettre sur son profil. Le plus célèbre, le dessin de Mohamed Bouazizi en président a tourné dans le monde entier.

Appuyé contre un arbre, Akram sourit. Il a tout juste 20 ans. Grand, les cheveux rasés et une casquette à l’envers sur la tête, il n’a peur de rien. «Vendredi, le soir de la grande manifestation, le soir du départ de Ben Ali, j’étais là, juste devant le théâtre, un peu plus loin. Quand les policiers ont tiré dans le tas, ils ont tiré sur nous. Sami, mon meilleur ami, était juste à côté de moi. Il a pris une balle dans le torse, il est mort sur le coup. En fait, moi aussi je suis mort. Je suis mort depuis 23 ans, je suis mort avec Sami, je n’ai plus peur». Akram n’a pas de travail. Après des études dans la pâtisserie, il a tenté plusieurs secteurs, sans succès. Son quartier, Djebel Lharmar, a été le premier à s’embraser quand la révolte a atteint les portes de Tunis. C’est pour lui que les blogueurs ont soufflé sur les braises. «Nous jusque là, on avait pas d’avenir. On me dit que mon pays est très touristique, alors je suis allé me présenter dans les hôtels, les restaurants. Mais je ne viens pas de la bonne famille, je ne suis pas né du bon côté …

Depuis que les caméras sont braquées sur nous, on se fait moins tabasser par les policiers. Avant, parler à un journaliste c’était dangereux, on avait peur de ce qu’ils feraient à notre famille pour nous faire taire. Aujourd’hui, les autorités ont peur de l’image qu’elles donnent. Restez près de moi, au moins ils n’oseront plus me faire de mal».Passée l’euphorie des premiers jours, les Tunisiens craignent que leur révolution ne soit récupérée par les politiques, que la dictature ne revienne, que la parole soit de nouveau enchainée. La reprise des violences dans la rue et la répression policière alimentent encore ces inquiètudes.

Edith Bouvier

Edith Bouvier

Edith Bouvier est journaliste indépendante, envoyée spéciale en Irak.