II. La guerre à Gaza (2009), étude conceptuelle. De la guerre au conflit

Immeuble détruitPartant du principe que l’information est essentiellement affaire de langage qui, loin d’être transparent, présente une opacité à travers laquelle se construisent visions et sens particuliers du monde, observer les usages médiatiques du concept de «guerre» se révèle digne d’intérêt et riche d’enseignements.

Il convient de préciser que les quatre journaux francophones français et belges étudiés (Le Monde, Le Figaro, Le Soir et La Libre Belgique) ne tiennent pas tous le même discours sur l’événement et qu’ils emploient, de surcroît, une sémiotique fortement différenciée. Partant, diverses formules sont usitées pour qualifier le caractère belliqueux du conflit telles que la «guerre à Gaza», la «guerre contre Gaza», la «guerre de Gaza», la «guerre contre le Hamas», le «conflit à Gaza», le «conflit de Gaza», le «conflit israélo-palestinien», etc. Si tous ces signifiants tendent in fine à désigner une même réalité, les nuances demeurent tangibles. Un important clivage sémantique mais aussi – et surtout – conceptuel distingue les notions de «guerre» et «conflit». Premièrement, la guerre constitue un conflit armé.

Selon la formule communément consacrée, si tout conflit ne s’accompagne pas automatiquement d’un recours à l’armement et n’aboutit pas systématiquement en affrontement direct, les combats armés sont par définition inhérents à la notion de guerre. Si toute guerre est par essence un conflit armé, tout conflit n’induit pas de facto la guerre. S’arrêter à ce constat pour distinguer les deux notions s’avérerait ténu, voire insuffisant. Il importe dès lors, deuxièmement, de les distinguer sous l’angle des critères qui leur sont adjoints en matière de stratégie (armée et répercussions).

Ainsi, la guerre induit un affrontement entre forces armées, impliquant directement la population, là où le conflit se singularise par un caractère latent et englobant. Dans un tel contexte d’affrontement dont le risque de concrétisation maintient une pression constante chez les protagonistes, sans déboucher de facto sur une confrontation directe, le terme de «conflit» sera par contre généralement privilégié. Enfin, au regard de l’armement déployé et de ses possibles répercussions (dégâts collatéraux, villes détruites, nombre de morts élevé, etc.), la guerre sera plus lourde de sens et plus chargée en émotion que le conflit. Sur base de cette distinction, il reste à présent à analyser concrètement comment les quatre quotidiens étudiés ont traité ces notions de guerre et de conflit. À cette fin, l’analyse de la fréquence des mots «guerre» et «conflit» (suivant la méthode Morin-Chartier) dans les titres des articles – négligeant volontairement le traitement et l’analyse d’unités d’information trop nombreuses –, dévoile que les journaux étudiés cumulent et alternent l’utilisation de ces termes, mais dans une proportion variable. Pour Le Monde, les titres font apparaître huit mentions de la notion de «conflit» contre trente-cinq du terme de «guerre».

En des proportions semblables, Le Soir et La Libre Belgique accentuent le recours au mot «guerre» avec respectivement vingt-huit et quarante-cinq occurrences, contre seulement cinq et quatre utilisations du mot «conflit». Le Figaro a une tendance opposée aux trois autres quotidiens, avec vingt-et-une occurrences pour le «conflit» et huit références à la «guerre».

Il est peu surprenant que Le Figaro mette l’accent sur le conflit au regard des résultats de l’analyse quantitative (Piet, Wintgens, Stans, 2010) : au travers des articles publiés, il est permis de déduire que ce journal se positionne plus régulièrement que ces homologues en faveur d’Israël et développe une approche davantage holiste de l’événement international. Cette vision globalisante se démarque notamment par l’usage d’adjectifs qualificatifs et/ou de compléments d’information associés aux notions de guerre et de conflit. Toujours dans ce quotidien, le concept de «conflit» s’accompagne systématiquement de compléments (conflit «israélo-palestinien», «au Proche-Orient» ou «au Moyen-Orient») qui le caractérisent, voire le «contextualisent», dans une perspective résolument internationale.

L’intérêt de ce constat réside dans son caractère évolutif et conjoncturel. En outre, si l’occurrence «conflit israélo-palestinien» dans ce quotidien s’étend du début de l’événement jusqu’au 8 janvier 2009, les références «conflit au Proche-Orient» ou «conflit au Moyen-Orient» apparaissent seulement le 9 janvier 2009 et supplantent définitivement la mention «conflit israélo-palestinien». Cette lecture globale du conflit et la prise en compte du retour d’acteurs régionaux livrent une vision moins centrée sur les deux principaux protagonistes (Israël et le Hamas) et moins chargée émotionnellement : elle insiste sur la façon dont l’événement est récupéré sur les scènes internationale et régionale, évitant de se braquer sur les victimes ou les dégâts causés par la stratégie militaire israélienne.

Quant à la notion de «guerre», Le Figaro fait majoritairement référence, dans ses titres, à la mention «guerre à Gaza». Après avoir lié le «conflit» à ses répercussions, les trois autres quotidiens parlent de «conflit à Gaza» et, dans une moindre mesure, de «conflit de Gaza». L’ensemble des références se concentre autour de la notion de «guerre» avec des compléments tels que «à Gaza», «de Gaza», «entre Israël et le Hamas» ou «contre le Hamas». Les trois autres quotidiens, contrairement au Figaro, utilisent la référence «contre Gaza» pour qualifier l’offensive israélienne (trois fois pour Le Monde et une fois pour les quotidiens belges). Ce faisant, ces journaux induisent une lecture particulière de la guerre, donnant à percevoir l’offensive comme orientée contre Gaza et sa population, ainsi amalgamée au Hamas.

G. Piet, S. Wintgens et D. Stans, La guerre à Gaza, de l’analyse du discours médiatique à l’analyse politologique. L’État et les relations internationales en question, Bruxelles, P.I.E. Peter Lang, coll. « Géopolitique et résolution des conflits », n° 8, 2010.

C.Leray, G.Piet, S.Wintgens, et D.Stans

C.Leray, G.Piet, S.Wintgens, et D.Stans

C.Leray, L’analyse de contenu, De la théorie à la pratique. La méthode Morin-Chartier, Québec, Presses de l’Université du Québec,2008.
G.Piet, , S.Wintgens, et D.Stans, , La guerre à Gaza, de l’analyse du discours médiatique à l’analyse politologique. L’État et les relations internationales en question, Bruxelles, P.I.E. Peter Lang, coll. «Géopolitique et résolution des conflits», n° 8, 2010.