Israël dans la politique intérieure mauritanienne

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Le pouvoir et l’opinion publique…

L’opération menée à Gaza par Israël a suscité une très vive émotion populaire en Mauritanie… La rue, les partis politiques, ont manifesté en ce début d’année 2009 (parfois violemment) contre cette intervention. Pour la junte en place, la décision de geler  les relations avec Israël a constitué une décision politique habile sur le plan intérieur, mais cependant à double tranchant, car le général Mohamed Ould Abdel Aziz est toujours « en mal de reconnaissance » sur le plan international après son coup d’Etat…

La Mauritanie est un jeune Etat, qui a très peu subi le joug de la colonisation européenne française en l’occurrence, tardive et fort limitée. Ayant à assumer la cohésion de plusieurs particularismes, tribaux, ethniques et raciaux notamment, et le poids d’une pauvreté omniprésente (près de 40 % de la population) la conscience nationale a besoin de symboles forts pour se développer.

Parmi ceux-ci, le drame palestinien, en ce qu’il coïncide, assez précisément, avec la construction de notre identité, n’a cessé d’en constituer un des plus puissants arguments… Solidarité populaire et fraternité musulmane se combinent ici, transcendant nos propres crises de croissance. Or, de crise, la Mauritanie en vit une majeure, depuis près de neuf mois, cristallisée par le coup d’Etat du 6 août 2008.

Cinq mois plus tard, à un moment extrêmement critique de cette période cruciale pour notre avenir, l’invasion de Gaza vient, brutalement y interférer. Le 16 janvier dernier, le général Mohamed Ould Abdel Aziz, chef du Haut Conseil d’Etat (HCE : la junte militaire qui a, au grand dam des puissances occidentales, déposé le «premier président démocratiquement élu» de la République Islamique de Mauritanie), gèle les relations diplomatiques avec Israël. Une décision qui n’est pas sans arrière-pensées et calculs…

L’Etat d’Israël reconnu en 1999…

Le début de l’Histoire de l’Etat mauritanien, fondé en 1960, dans la plus extrême indigence de structures et mentalités administratives, s’est construit sur un fort contingent de fonctionnaires négro-africains, non arabophone, originaires de la vallée du fleuve Sénégal, d’où la colonisation française avait puisé, en son temps, la majeure partie de son personnel indigène.

Situation problématique dans la mesure où 80 % de la population est arabophone, avec une forte minorité, un tiers environ, de Maures blancs, en position de dominance, dont une fraction, instruite, détenait, déjà, les rênes du pouvoir.

Sans entrer, ici, dans les diverses péripéties, parfois conflictuelles et dramatiques, de cette conjoncture, disons simplement qu’elle a suscité une certaine tension autour de la définition du nationalisme mauritanien. Si la référence à l’islam n’a cessé de faire l’unanimité, des résistances, notables, à l’arabité, se sont développées.

CEDEAO ou Maghreb arabe ? L’alternative, quoique tranchée en faveur du second sous le long règne de Maaouya (1984 – 2005), est encore discutée, de nos jours. On se souvient également des remous provoqués dans l’armée, au cours des années 70 et 80, par les courants nassérien et baassiste. Ces courants ont perduré très discrètement jusqu’à aujourd’hui et constituent une dimension à prendre en compte quant on parle du haut commandement militaire mauritanien, à nouveau officiellement au pouvoir…

La Mauritanie fût un des rares pays à soutenir l’Irak lors de la première guerre du Golfe. Elle en paya le prix fort, économiquement parlant. Et si Maaouya parvint, un temps, à différer la portée de ce choix sur son peuple, il dût bientôt se résigner à rentrer dans le rang, et de quelle manière !

La reconnaissance, en 1999, de l’Etat d’Israël fit l’effet d’une bombe en Mauritanie. Le tollé fut général, notamment dans l’armée, et la tentative de putsch de juin 2003 y puisa une part de ses arguments. Depuis, chaque modification de régime a dû affronter l’exigence populaire d’une rupture des relations diplomatiques avec Israël.

De la colère des uns aux calculs des autres

Dès les premiers jours de l’invasion de Gaza, Nouakchott s’est soulevé. Comme toujours ici, ce sont les collégiens et les lycéens qui témoignent les premiers, spontanément, du ras-le-bol général. Ce sont des pneus brûlés aux abords des établissements d’enseignement, bientôt des jets de pierre contre les véhicules qui osent franchir les barrages improvisés, puis contre les forces de l’ordre venues à la rescousse.

Au lendemain de la manifestation, sauvagement réprimée, du 10 janvier 2009, un communiqué du ministère de l’Intérieur stigmatise «les gens malintentionnés et appartenant à des partis politiques connus pour leur extrémisme et leur opportunisme, [qui] ont cherché à dévier cette marche de son objectif principal, avec pour dessein de déranger l’ordre et la sécurité publics», visant, ainsi, la frange islamiste, très modérée au demeurant, du Front National pour la Défense de la Démocratie (FNDD).

Depuis plusieurs jours déjà, le Rassemblement des Forces Démocratiques (RFD), par la voix de son leader, Ahmed Ould Daddah, adversaire institutionnel du président renversé, et soutien, certes relatif mais réel, des putschistes, dénoncait « avec force, les actes de guerre contre les populations palestiniennes, et la politique d’assassinat des civils et de destruction de leurs biens, [demandant] à ce que le pouvoir mauritanien rompe, immédiatement, les relations diplomatiques avec Israël.»

« Aziz a lavé notre honte…»

Le drame de Gaza a donc fait une « entrée » remarquée en 2009 dans la politique intérieure mauritanienne. Pour autant, la décision d’Ould Abdel Aziz de couper les ponts avec Israël est-elle à ce point conjoncturelle ? Difficile de le dire.

Les dividendes, en tout cas, pour la prochaine présidentielle, peut-être le 6 juin, semblent évidents. Les observateurs relèvent à quel point «le chef de l’Etat est entré par la grande porte de l’Histoire», en héros de la rue nouakchottoise : «s’il se présente aux élections prochaines,  je voterai pour lui,  c’est certain », déclare un jeune qui avoue qu’il n’était pas favorable au coup d’Etat. « Je voterais pour lui, s’il se présentait. Ould Abdel Aziz, c’est notre fierté, il a lavé notre honte« , renchérit un autre.

«La grande monnaie d’échange avec les pays occidentaux semble être, note Ould Meyne, dans les colonnes du Calame, les relations diplomatiques avec l’Etat hébreu. La rupture constitue un véritable fonds de commerce, tout d’abord, au plan intérieur […] Cette rupture peut constituer un nouveau ciment pour le consensus national recherché. Toutefois, cette rupture est incompatible avec une reconnaissance occidentale du régime militaire en place à Nouakchott.»

Ian Mansour

Ian Mansour

Ian Mansour est écrivain, chroniqueur à l’hebdomadaire Le Calame.

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