La santé psychologique des travailleurs nationaux, un aspect souvent délaissé dans les ONG

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La santé psychologique des travailleurs humanitaires est un aspect important pour la bonne marche des programmes, mais beaucoup d’ONG n’ont pas vraiment les moyens de s’y attarder. Les travailleurs expatriés peuvent faire l’objet d’un suivi, mais il est assez rare aujourd’hui encore que les employés nationaux puissent bénéficier d’une aide significative dans ce domaine de la part des ONG qui les emploient. Marianne Kédia, psychologue Responsable du Service Stress et Conditions de travail à Action Contre la Faim, se bat pour faire évoluer cette situation.

Geneviève Sababadichetty : Dans un contexte d’insécurité de plus en plus grandissant, l’aspect psychologique des problèmes rencontrés par le personnel expatrié sur le terrain fait l’objet d’une certaine attention de la part des ONG, qu’en est-il salariés nationaux ?

Marianne Kedia : C’est un enjeu important, car nos salariés nationaux sont souvent eux-mêmes victimes de violences, que ce soit dans le cadre de leurs activités professionnelles ou dans leur vie personnelle. Quand nous intervenons dans des pays en guerre, comme l’Irak, beaucoup de nos collègues sont des déplacés internes ou des réfugiés. Ils ont traversé de lourdes épreuves, sont éloignés de leurs familles, ont assisté à des massacres… et souffrent donc des mêmes difficultés psychologiques que nos bénéficiaires. Le constat est simple : nos collègues souffrent d’état de stress post-traumatique, de troubles anxieux ou de dépression en plus grande proportion que les expatriés. Se concentrer, rester ouvert aux sollicitations de ses collègues, aller dans certains endroits, être témoin de la souffrance des bénéficiaires… tout cela demande une énergie folle pour des salariés qui éprouvent une grande détresse personnelle. Les ONG ont donc une vraie responsabilité à s’intéresser à ces problématiques. C’est bien entendu une responsabilité humaine, mais également une responsabilité pour la qualité des programmes.

GS : Prenons l’exemple de la Centrafrique où les massacres contre la population civile n’ont pas épargné grand monde… Un Centrafricain salarié d’une ONG qui aurait été victime de violence ou dont la famille aurait subi des violences est-il pris en charge psychologiquement par son employeur ?

MK : Oui c’est possible. Des ONG comme SOS Villages d’enfants ou ACF ont mis en place ce genre de dispositifs en RCA par exemple. Chez ACF, nous avons organisé des groupes de gestion du stress et du trauma pour les salariés centrafricains, puis des accompagnements individuels sur une période de deux mois pour ceux qui le souhaitaient. Le psychologue peut apporter une écoute et des conseils qui aident à mieux comprendre et gérer les symptômes post-traumatiques et à donner du sens à leur souffrance psychologique. Cette démarche a été très appréciée par nos collègues, car au-delà de l’aide concrète qu’elle leur a apportée, la reconnaissance de leurs difficultés par l’institution qui les emploie était très symbolique.

GS : Dans les situations d’urgence, c’est le personnel national qui est en place le plus rapidement, cela ne les expose-t-il à plus de pression, d’autant qu’ils sont très proches des communautés touchées ?

MK : Oui bien entendu. Leur compassion pour les victimes est d’autant plus forte qu’il s’agit de leur propre communauté. En Irak par exemple, sur une de nos bases, 40 % du personnel est d’origine syrienne. La proximité culturelle est un agent très fort de la motivation, mais elle représente également un facteur de vulnérabilité à ce que l’on appelle la « fatigue compassionnelle » : il est beaucoup plus difficile de séparer les temps professionnels et personnels quand on est affectivement et culturellement très touché par les bénéficiaires. Petit à petit, entendre leurs souffrances, en être le témoin quotidiennement, fragilise, « use » émotionnellement. C’est vrai pour tous les acteurs humanitaires, mais c’est encore plus fort chez les salariés nationaux.

D’après certaines enquêtes (Irin 2013) menées en Irak, en Jordanie et au Sri Lanka, il semblerait que les niveaux de dépression et les états de stress post-traumatique soient plus élevés chez les travailleurs nationaux que les expatriés… C’est notamment lié au fait que les salariés nationaux sont objectivement plus exposés à des situations de violence que les expatriés. Leur risque de développer un trouble post-traumatique est donc plus important. On peut sans doute évoquer également le fait que leur niveau de formation n’est pas le même, que les cultures managériales se confrontent, que leur niveau social est bien moindre… Tous ces facteurs cumulés représentent un risque accru.

GS : Comment évolue la prise en charge psychologique des salariés nationaux au sein des ONG ?

MK : Tout doucement ! Beaucoup de managers expatriés croient encore que certaines populations sont habituées à la violence, qu’elles sont plus résilientes que les Occidentaux. Ce raisonnement est de mon point de vue alarmant et complètement infondé scientifiquement : toutes les études montrent que face à un même événement violent, les taux de troubles post-traumatiques sont à peu près les mêmes dans toutes les cultures. De surcroît, la répétition des violences est un facteur aggravant. L’expression de ces troubles peut en revanche varier, les symptômes ne sont pas tout à fait semblables ou compris de la même manière. Les types de soutien doivent donc être adaptés à la culture et aux croyances, comme les ONG le font auprès des bénéficiaires pour n’importe quel type d’intervention communautaire. Il est aujourd’hui indispensable de réaliser que nos collègues qui travaillent dans leur propre pays ne sont pas immunisés contre le psychotraumatisme : ce n’est pas parce que vous allez au travail et que vous ne vous effondrez pas en face de votre manager que vous allez bien. De plus, la résilience est un processus dynamique, pas un état fixé par la culture ou l’origine ethnique : nous pouvons et nous devons nous investir davantage auprès de nos collègues nationaux… par humanisme avant tout, et à défaut pour l’efficacité de nos programmes.

 

Geneviève Sababadichetty

Geneviève Sababadichetty

Geneviève Sababadichetty est co-fondatrice de Grotius International.