« La solidarité ne peut pas devenir un sanctuaire – chasse gardée – des ONG internationales ».

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Interview d’Hervé Dubois, Président-fondateur de l’Institut de Coopération Internationale.

Communication Sans Frontières : Peut-on aujourd’hui « faire » de l’humanitaire sans avoir suivi une formation au préalable et peut-on y faire carrière?

Hervé Dubois : Il faut se rendre à l’évidence que l’action humanitaire s’est largement professionnalisée ces 20 dernières années. Aussi les profils proposés aux ONG sont souvent très intéressants. Qu’ils soient étudiants spécialisés ou anciens cadres d’entreprise, ces futurs acteurs ont besoin d’une formation, ou au moins d’une préparation. Les acteurs de l’humanitaire ou de la coopération internationale fonctionnent avec des codes et protocoles très spécifiques qu’il faut apprendre avant de s’engager.

CSF : Il existe désormais de nombreuses formations à l’humanitaire dans notre pays. Comment des étudiants voulant les suivre peuvent-ils les évaluer ?

HD : C’est difficile car cela dépend du projet ou du parcours du candidat. Il me semble cependant que deux critères doivent être pris en compte par les étudiants. L’ancienneté du master ou de la formation et le réseau de la struture qui propose la formation. En effet, la qualité de la formation est importante mais les débouchés proposés doivent être communiqués avec statistiques si possible.

CSF : Ne pensez-vous pas d’ailleurs qu’il y en a trop et que de trop nombreuses promotions sortent chaque année et se trouvent dans l’impossibilité de trouver des débouchés professionnels ?

HD : En effet, de nombreux étudiants sollicitent l’Institut de Coopération pour pouvoir partir en stage ou en première mission d’expérience, car les ONG croulent sous les CV et le filtre posé systématiquement est : « pas de recrutement sans un minimum d’expérience ». C’est pourquoi toutes nos formations intègrent des stages d’application sur le terrain. Aussi, de nombreux diplômés des masters sont en situation d’échec lorsqu’ils proposent leur candidature. Il faudra probablement réguler cela aussi très prochainement si cela ne se fait pas naturellement.

CSF : Vous avez quitté la présidence de Planète Urgence en 2011. Quel est votre bilan après un peu plus de 10 ans au sein de cette association ?

HD : Je suis très fier d’avoir contribué à l’émergence d’un nouveau concept qui a séduit des milliers de citoyens français et plusieurs centaines d’entreprises en France. En 12 ans, ce sont plus de 6 000 volontaires « non professionnels » de la solidarité qui se sont engagés avec l’aide de leurs entreprises en faveur de projets portés par des acteurs locaux. Ce sont aussi plus de 20 millions d’euros consacrés par ces entreprises au renforcement des capacités dans les pays en développement. Mais j’ai surtout le sentiment qu’avec le congé solidaire, nous avons introduit dans le champs très fermé des ONG un acteur de coopération complémentaire que je nomme souvent la « coopération citoyenne ».

CSF : Peut-on véritablement agir sur le développement en menant des missions de deux semaines comme le proposent certaines entreprises à leurs salariés ?

HD : C’est une question que l’on s’est souvent posée lors du lancement du congé solidaire. D’ailleurs, nous avons eu du mal à convaincre les ONG françaises d’ouvrir leur portefeuille de projets pour accueillir des volontaires. C’est d’ailleurs grâce à une grande ONG canadienne, le CECI (le Centre d’Etude et de Coopération International du Canada), que nous avons pu déployer en Afrique ce système innovant de coopération. Aussi, après quelques années de fonctionnement, la satisfaction des acteurs locaux bénéficiaires des congés solidaires a déclenché une vague d’intérêt au sein des ONG françaises. Nous avons été autorisés à présenter le process et la finalité du congé solidaire en tant qu’outil de renforcement des capacités au Sud et non comme une ONG concurrente. Alors oui, je pense qu’on peut modestement, mais efficacement, agir en faveur du développement avec des missions d’appui et d’échange de compétences. D’ailleurs des missions d’évaluation et de mesure d’impact sont effectuées et publiées très régulièrement. Nous pensons par ailleurs que le congé solidaire contient un effet à double impact. En effet, lorsqu’un salarié s’implique sur le terrain avec son entreprise, les effets en terme d’éducation au développement, si l’action est encadrée et motivée, peuvent provoquer un écho dans l’entreprise.

CSF : Avec le congé solidaire, mais également au sein de l’Institut de Coopération Internationale, vous les encouragez à avoir un pied dans l’humanitaire. Pensez-vous qu’il y a un risque à les mettre au cœur de projets de développement ?

HD : Non, au contraire. Chacun doit avoir sa place. Les bénéficiaires ou les professionnels de la solidarité doivent porter les actions. Les autres acteurs plus ponctuels, mais néanmoins très militants, doivent apporter un appui dans un cadre défini et encadré par le porteur de l’action. Ceci dit, je pense qu’il faut mieux encadrer les initiatives collectives ou individuelles des citoyens français qui «veulent faire de l’humanitaire». Si les ONG professionnelles s’enferment dans une posture uniquement critique, non seulement elles n’empêcheront pas ces initiatives parfois malheureuses, mais elles contribueront à leur anarchie. Il faut que les ONG professionnelles jouent leur rôle de conseil pour que l’engagement citoyen contribue plus efficacement aux efforts des organismes spécialisés de l’action humanitaire et de la coopération.

CSF : Nombreux sont ceux qui entretiennent une confusion des genres dans le secteur de l’humanitaire où tout acteur semble avoir un rôle à jouer : le politique, le militaire, l’entreprise, etc… Cette confusion n’est-elle pas au détriment des ONG qui ont de plus en plus de difficultés à communiquer et à mobiliser des fonds ?

HD : La solidarité ne peut pas devenir un sanctuaire, une « chasse gardée » des ONG internationales. Il y a une envie d’agir de tous les acteurs de la société civile. Et c’est une bonne chose car cela va dans le sens d’une solidarité décloisonnée et transparente. Cependant il y a un risque de confusion et de désorganisation. Le leadership doit rester dans les mains des professionnels et des Etats qui doivent à leur tour faire une place aux nouveaux acteurs. Pour cela, il faut communiquer et travailler ensemble et non s’opposer.

CSF : Spécialiste de la logistique de l’urgence humanitaire avec Atlas Logistique, quelles sont les grandes évolutions dans cette discipline humanitaire méconnue du grand public ? Lire l’intégralité de l’article sur le site de Communication Sans Frontières