La subversion humanitaire

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Desin de roiJ’étais invité par la courageuse association Terre d’errance, l’autre jour, à présenter Les Erythréens à Hazebrouck, dans le Nord, devant une petite foule de militants, de braves gens et de curieux réunie un samedi après-midi dans la grande salle d’un superbe couvent du centre-ville.

Et du coup, je suis certain désormais que l’action humanitaire est certes motivée par des considérations personnelles, qu’elle est certes une réponse à des valeurs morales, l’écho de parcours humains – et même un business, parfois. Mais qu’elle est surtout un acte politique subversif, digne et grave, qu’elle soit exercée en faveur des migrants clochardisés par nos démocraties européennes ou des pauvres gens martyrisés par les crises en Afrique et ailleurs.

Ils sont chrétiens ou communistes, encartés dans un parti ou syndicalistes, retraités ou étudiants. Ils donnent de leur temps, l’espace de leur salon et l’eau chaude de leurs salles de bain pour les vagabonds étrangers qui hantent leurs villages. Pour de « bonnes » ou de « mauvaises raisons », les intellectuels compétents trancheront. Utiles ou irresponsables, héroïques ou angéliques, peu importe. En secourant les pauvres bougres qui butent sur le mur infranchissable de la Manche, les bénévoles de Terre d’errance font un acte net, sec, tranché, de désobéissance civile. Je le leur ai dit. Certains s’en sont étonnés.

Mais oui, les dames coquettes, les étudiants infatigables, les toubibs, les infirmiers, les comptables, les vieux anars, les curés, les bourgeois éclairés et les prolos du coin se rebellent contre l’ordre établi. La police, d’ailleurs, ne manque pas de le leur rappeler. Se souvient-on au moins de Monique Pouille, placée en garde à vue en 2009 pour avoir rechargé les portables des migrants ? Ou de cette infirmière d’Angres, arrêtée à l’aube devant sa petite fille, pour avoir soigné les fantômes du coin et hébergé un Vietnamien malade, sans place à l’hôpital ? Beaucoup a déjà été écrit sur le sujet, et notamment par l’admirable journaliste Haydée Saberan, correspondante de Libération à Lille, qui était également présente à Hazebrouck pour parler de son livre-gifle (Ceux qui passent, Haydée Saberan, Cahiers nord-éditions Montparnasse, mars 2012).

Je veux dire simplement qu’il est peut-être temps d’assumer haut et fort le fait que, derrière les « initiatives citoyennes », les « petits coups de main » et les « trois fois rien » qu’on qualifie trop souvent avec des mots affadis, se cachent en réalité des gestes insurrectionnels forts, clairement contestataires, à proprement parler révolutionnaires, brisant petitement mais réellement l’ordre dominant. Et finalement pourquoi en serait-il autrement en Somalie, en Haïti ou en Thaïlande ?

On me dira que j’enfonce des portes ouvertes. Je ne prétends par l’avoir découvert, mais simplement le rappeler à ceux qui le négligent ou qui, peut-être, ne l’assument pas. Car il y a une légitimité à briser les règles inhumaines de la guerre ou de la tranquillité bourgeoise, si c’est par exemple au nom d’une conception universaliste de l’humanité. Mais il faut le dire.

Léonard Vincent, auteur de l’ouvrage «Les Erythréens» (Editions Payot & Rivages)