L’anthropologie des catastrophes : des discours aux pratiques

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Entretien avec Sandrine Revet

Couverture du livre anthropologie d'une catastrophe
Anthropologie d'une catastrophe - Les coulées de boue de 1999 au Venezuela (Presses Sorbonne Nouvelle, 2007)

Alice Corbet : Vous êtes aujourd’hui chargée de recherche au Centre d’étude et de recherches internationales (CERI, Sciences-Po Paris), et travaillez sur une anthropologie des catastrophes. Quel est votre parcours ?

Sandrine Revet : Avant de faire de la recherche, j’ai travaillé deux ans à Madagascar, comme chef de projet d’une ONG qui se consacrait au soutien des enfants en prison. Puis, je suis partie en février 2000 au Venezuela avec une petite ONG française, afin de fournir un appui psycho-social aux enfants touchés par la catastrophe des récentes coulées de boue (en décembre 1999, suite à des pluies denses et prolongées, des glissements de terrain provoquèrent la mort de plusieurs centaines de personnes dans la banlieue de Caracas.

C’est alors que de nombreuses questions ont émergé et que j’ai décidé, à mon retour, de reprendre mes études. J’ai donc effectué un DEA questionnant la catastrophe et les tactiques de reconstruction des populations déplacées[1], et,  prise par le « virus » de la recherche, je me suis engagée dans une thèse[2] qui a donné lieu à d’autres séjours sur place.

Si, au départ, j’envisageais ma reprise d’étude comme un « break » pour répondre à quelques-unes de mes questions avant de reprendre mon travail d’humanitaire, le processus de distanciation qu’implique la recherche et les réflexions élaborées font qu’aujourd’hui, j’aurais du mal à retourner dans l’action.

Alice Corbet : Suite à « La Tragedia » (ainsi est dénommé l’événement des coulées de boue au Venezuela), vous avez relevé plusieurs types de discours qui cherchent à expliquer la catastrophe et à l’intégrer dans des cadres de sens et d’action. Quels sont-ils ?

Sandrine Revet : Suite à la catastrophe, plusieurs types de discours ont en effet émergé, évoquant des registres différents. Trois grands cadres interprétatifs  fournissent des outils pour expliquer la catastrophe : la symbolique religieuse, la pensée naturaliste ou naturalo-animiste et la rhétorique du risque.

À chacun de ces régimes de pensée correspond un régime d’action qui doit permettre d’agir face au désastre. Chacun de ces cadres opère donc à la manière d’un scénario dans la mesure où il établi autour de l’événement une trame dramaturgique qui en déroule l’intrigue et la résout, en désigne les acteurs, en décrit les décors et en prévoit les dialogues. Chaque scénario –religieux, naturalo-animiste et celui du risque- opère à la fois a posteriori et de manière prescriptive. Il permet de dire ce qui s’est passé –pourquoi, c’est arrivé ? Qui est le coupable ?- et ce qui va se passer –que doit-on faire maintenant ? D’abord, l’explication religieuse  consiste à dire que la catastrophe a été provoquée par Dieu, afin de punir les habitants pour leur comportement.

Dans les faits cela se traduit par différents types d’actions : prières, processions ou appels à une remoralisation de la société. Le deuxième registre est celui qui désigne la nature comme principale responsable de la catastrophe. La nature -le fleuve, la montagne, la pluie- reprend sa place et ses droits, ce qui se traduit alors par deux types d’actions : celles qui insistent sur le versant écologiste (vivre en harmonie avec la nature), et celles qui sont inspirées d’une vision progressiste, moderniste, très XIXème siècle (il faut maîtriser la nature). Un troisième registre s’articule autour de la notion de risque et désigne l’irrationalité des hommes comme principale explication.

Ce registre avance que les connaissances expertes permettent d’éviter de telles catastrophes -par la prévision, la technologie par exemple- et qu’il faut donc agir par le biais de la prévention sur l’éducation des populations qui ont une méconnaissance du risque ou une attitude non conforme face à celui-ci. Il est important de remarquer que ces discours ne sont pas réductibles à des groupes sociaux en particulier et que les différents secteurs de la société négocient avec ces trois registres d’interprétations de la catastrophe, constamment entremêlées.

Alice Corbet : Au-delà de ces discours et interprétations de la catastrophe, quelles furent les politiques et les programmes mis en place après la catastrophe ?

Sandrine Revet : Au Venezuela, de prévention des risques ont été mis en place, financés par divers bailleurs de fonds internationaux. La prévention consiste à désigner des facteurs de risques sur lesquels on peut agir, afin d’éviter une autre catastrophe et tendre vers le « risque 0 ». Or, ces facteurs ont tendance à être des facteurs individuels (la structure familiale, le local, le communautaire), sur lesquels il est plus facile d’agir  que sur les facteurs structurels, qui sont complexes et demandent des réformes longues et profondes du fonctionnement politique de la société (par exemple, revoir le cadastre et les modalités de gestion du territoire , repenser les modalités d’accès aux ressources et à la terre etc.). C’est ainsi que dans un souci d’efficacité, les grandes agences internationales  – relayées par des ONG – ont essayé d’agir à travers l’éducation sur la perception du risque qu’elles avaient elle-même définies (d’autres coulées de boue éventuelles) : apprendre aux gens où et comment bien construire, où jeter les ordures, etc.

Or, le problème est plus vaste et complexe que le seul comportement individuel, car il n’y a pas de planification urbaine générale, ni de système de collecte des ordures par exemple. Il y a donc une tendance à diffuser ce que j’appelle le « paradigme épidémiologique » sur le risque auprès de populations locales concernées par plusieurs risques entre lesquels elles doivent arbitrer et établir des priorités : par exemple, du point de vue familial, trouver de quoi  nourrir sa famille ou maintenir son activité au quotidien est plus important que se prémunir contre une éventuelle coulée de boue dont la probabilité d’occurrence est plus faible.

Alice Corbet : Il y a donc ce décalage entre l’identification, par des experts, d’un risque déterminé selon leur lecture propre de la catastrophe, et celle des populations locales qui doivent arbitrer au quotidien entre une multiplicité de risques. Après les coulées de boue, comment les populations ont-elles réagi ; ont-elles été « résilientes » ?

Sandrine Revet : La notion de résilience est aujourd’hui devenue incontournable dans de nombreux domaines, et celui de la gestion des risques et des catastrophes n’y échappe pas. L’histoire de cette notion est longue, mais rappelons juste qu’elle vient de la physique et qu’elle a imprégné les sciences sociales à partir des années 1970, notamment par le biais de l’écologie puis de la psychologie. La résilience, c’est la capacité à encaisser un choc, et à s’en remettre pour reprendre forme et continuer.

Cette notion doit être mise en parallèle avec celle de vulnérabilité, qui a pour effet de légitimer l’intervention des acteurs humanitaires. C’est au nom de la vulnérabilité des personnes et des populations que l’on intervient (pour les aider / protéger). Mais une fois sur place, pour mener à bien leurs projets, les organismes d’aide  cherchent à s’appuyer non plus sur des « vulnérables » mais sur des personnes susceptible de « se remettre », de « faire face » : en bref, sur des « résilients ». C’est ainsi qu’après la figure du vulnérable –typiquement une femme ou un enfant seuls devant un paysage dévasté-, on assiste à l’émergence de la figure du résilient, généralement incarnée par un homme, un chef de famille qui reconstruit sa maison, le sourire aux lèvres…

Aujourd’hui, de nombreux programmes s’appuient sur la notion de  « résilience », pour dépasser, en quelque sorte, l’image des vulnérables auxquels on reproche leur « dépendance » ou leur « passivité ». En outre, la résilience renvoie dans un autre domaine -le changement climatique- à la notion d’adaptation. Plutôt que de maîtriser ou réduire les effets de celui-ci, on doit d’adapter à ces changements. On peut mettre tout cela en regard d’une idéologie globale, néolibérale, qui loue les capacités à la flexibilité et à faire face aux différentes  crises.

 

[1] « Crise, rupture et tactiques de reconstruction. Catastrophe naturelle et déplacements de population au Venezuela », mémoire de DEA « Etude des sociétés latino-américaines », option : sociologie-anthropologie, Institut des Hautes Etudes de l’Amérique latine (IHEAL / Paris III – Sorbonne nouvelle), sous la direction de Christian Gros et Odile Hoffmann, 2002, téléchargeable en ligne
[2] « Anthropologie d’une catastrophe. Les coulées de boue de 1999 sur le Littoral Central vénézuélien », thèse de doctorat en anthropologie, Institut des Hautes Etudes de l’Amérique latine (IHEAL / Paris III – Sorbonne nouvelle), sous la direction de Michel Agier, 2006

 

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