En Belgique : une fracture rwandaise ?

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Moins médiatisé que la polémique française concernant le rôle de la France dans le génocide rwandais, le débat n’en a pas moins été vif en Belgique, ou le poids de la religion, et les relations historiques entre les deux pays ont été à l’origine de profondes remises en question… ou au contraire à une cristallisation de positions intransigeantes.

C’est une guerre qui ne dit pas son nom. Dans Le Monde daté du 27 janvier 2012, Philippe Bernard et Christophe Ayad reviennent sur cette « passion française » que constituent le génocide rwandais et cette question lancinante qui a profondément divisé les spécialistes de la région : Quelle est la place de la France dans le génocide rwandais ? Les deux journalistes détaillent ces « deux « versions de l’histoire » qui ont fini par dessiner deux camps irréconciliables ». « Négationnistes » contre « contempteurs du rôle de la France » : deux positions exacerbées par la lenteur de la justice française – qui plus est fortement soupçonnée de partialité durant de longues années –, autant que par les dérives autoritaires du régime de Paul Kagamé.

Extrêmement violent, ce débat a depuis longtemps dépassé les frontières et a également été très vif en Belgique, dont les relations anciennes avec le Rwanda ont largement contribué à cristalliser les positions. Plus sociétale que médiatico-politique, peut-être plus profonde aussi, au vu des relations passées entre les deux pays, la fracture causée par le génocide rwandais au sein de la vie politique et intellectuelle belge ne risque pas en effet de se refermer de sitôt. Elle a encore été ravivée par la publication en janvier 2012 du rapport du juge français Trévidic, qui rompt avec la thèse traditionnelle soutenue par son prédécesseur le juge Bruguière. Il conclue en effet pour la première fois à l’implication probable d’extrémistes Hutus dans l’attentat contre l’avion du président Habyarimana – événement considéré comme déclencheur du génocide.

Rideau de fumée

Colette Braeckman, journaliste au quotidien belge Le Soir, a toujours dénoncé les thèses du juge Bruguière, et n’a d’ailleurs pas été épargné pour cette raison par certains protagonistes du débat dans l’hexagone Selon Pierre Péan, auteur de « Noires Fureurs, Blancs Menteurs », elle aurait en effet crédibilisé les thèmes de la guerre idéologique menée par le FPR et accompagné, voire amplifié les attaques du Front Patriotique Rwandais contre l’Eglise catholique et contre la France ».  Mais pour la journaliste, « le rideau de fumée » mis en place par l’ancien juge Bruguière s’est depuis longtemps étendu à la Belgique, les thèses du procureur ayant été soutenues par de nombreuses personnalités belges.

De fait, quelques personnalités comme Alain de Brouwer, ancien conseiller politique de l’Internationale démocrate Chrétienne (IDC) n’ont cessé de dénoncer, dès la fin du génocide, ce qu’ils considèrent comme la « vision historique du Front Patriotique Rwandais (Parti de l’actuel Président rwandais Paul Kagamé) ». Sans aller jusqu’à nier le génocide, Alain de Brouwer et d’autres intellectuels belges se sont ainsi fait les partisans du « double génocide », qualifiant les crimes perpétrés par le FPR comme équivalents à ceux commis par les Hutus, et participant ainsi, selon leurs détracteurs à la minimisation du génocide Tutsi.

Pilier chrétien

En 1994, Léon Saur était Secrétaire général du Parti Social Chrétien et responsable des relations internationales de l’organisation. Auteur de Influences parallèles, l’internationale démocrate chrétienne (IDC) au Rwanda, il a particulièrement dénoncé le lien entre les Partis chrétiens belges et le régime génocidaire, avant, pendant et après les massacres de 1994. « Dans les années quatre-vingt dix, explique-t-il, le clivage s’est porté au sein même du pilier chrétien, entre ceux qui ont conservé l’alliance avec la deuxième république rwandaise, du président Juvénal Habyarimana (…) et d’autre part, ceux qui considéraient qu’il fallait conserver la logique des accords d’Arusha. Mais ces deux camps se retrouvaient au sein même du pilier catholique. »

Les positions, déjà fortement marquées, se sont encore exacerbées de part et d’autre lors des quatre procès de génocidaires rwandais (en 2001, 2005, 2007, et 2008) qui se sont déroulés sur le territoire belge, en vertu de la loi sur la compétence universelle (possibilité pour la justice belge de juger des crimes les plus graves commis dans un pays tiers). A l’issue de l’un d’entre eux, qui visait quatre Rwandais, dont deux Sœurs catholiques, Georges Henri-Beauthier, avocat des parties civiles et ancien président de la Ligue belge des droits de l’Homme, répondait ainsi aux questions d’un journaliste du Soir : « Ce ne fut pas le procès de l’Église catholique mais de certains membres et de certains courants de l’Église, de certains milieux où se mêlaient des affinités ethniques et religieuses, des jeux de pouvoir et des intérêts économiques ».

 Deux écoles historiques

En tant qu’historien, Léon Saur travaille aujourd’hui à une thèse sur le Rwanda des années 1950 à 1965, et poursuit notamment ses investigations sur les relations entretenues par les catholiques belges avec ce pays.  C’est à cette période d’ailleurs que l’  « école historique » dominante, « favorable au mythe de la « révolution sociale » hutue de 1959 a pris selon lui toute son importance » dans les milieux intellectuels belges. Jusqu’à ce qu’une autre école, « légitimiste » et proche de l’UNAR (Tutsi), ne vienne la contester. Selon Léon Saur, cette opposition s’est d’ailleurs cristallisée au sein du paysage universitaire belge. « Même si il ne faut pas caricaturer, observe-t-il, il est amusant de constater que les représentants du MDR ou du RMND (Partis Hutus) tournaient d’une façon ou d’une autre autour de l’Université Catholique de Louvain, et les représentants du Front Patriotique Rwandais (Parti de l’actuel président Tutsi Paul Kagamé), de l’Université Libre de Bruxelles ».

Mais alors qu’en France, la mission d’information parlementaire de 1998 dirigée par le socialiste Paul Quilès a laissé tout le monde sur sa faim – en omettant notamment de poser certaines questions gênantes concernant le rôle joué par la France avant le génocide (ventes d’armes, formations de miliciens Hutus…) -, la Commission d’enquête du Sénat belge qui l’a précédée (elle a rendu publiques ses conclusions en 1997) a quant à elle poussé assez loin les investigations. « Je dirais qu’elle a permis d’arracher des lambeaux supplémentaires de vérité, poursuit Léon Saur, qui a lui même été auditionné, et en ça, elle a contribué à une meilleure connaissance du dossier en Belgique, même si elle n’a pas levé tous les mystères ».

Peut-être doit-on voir dans ce travail de mémoire une raison de l’atténuation de l’intensité des débats autour de ce sujet en Belgique ?  « Je pense qu’ils continuent de traverser la vie intellectuelle en Belgique, même si ils font rarement la Une des journaux, conclue Léon Saur, mais il fut une époque où c’était difficile de se parler. Aujourd’hui, il est de nouveau possible de le faire sans que le ton ne monte. »

 

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