Le modèle humanitaire occidental dominant en question ?

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« L’humanitaire à l’épreuve des cultures » à l’Université Catholique de Lyon, organisé par l’Université Catholique de Lyon, UNESCO, MDM avec les participations du CICR, du Conseil Régional et de la Mairie de Lyon (les 19 et 20 octobre 2012).

« Action Humanitaire : Quelles formations pour quels métiers ? Action humanitaire, Droits de l’Homme, Coopération et solidarité internationales » à l’Université d’Evry, organisé par l’Université d’Evry (Département AES-Gestion, Faculté DSP), du « Réseau des Etudiants en Solidarité et Coopérations Internationales » (UEVE, France) et de la Revue en ligne « Grotius International. Géopolitiques de l’Humanitaire » (les 23 et 24 novembre 2012). Programme du colloque http://colloque-csi-evry.eklablog.com).

A un mois d’intervalle, deux colloques se sont intéressés à la problématique de la domination de l’humanitaire « occidental », ce qui montre l’importance grandissante que revêt ce thème dans le secteur de la solidarité internationale. Les intervenants ont questionné le modèle humanitaire occidental, sa genèse et sa confrontation face à la diversité des cultures et des terrains. Ces rencontres, dont la thématique assez innovante – à savoir la remise en question de la domination de l’humanitaire occidental – ont posé les jalons d’une réflexion qui démontre de la réflexivité de ce secteur qui n’hésite pas à interroger publiquement ses pratiques en y associant praticiens et chercheurs (anthropologues, sociologues, juristes…) de tout horizon (français, canadien, camerounais, tunisien, sénégalais, tchadien et togolais).

Marc Bulteau, Université de Savoie, nous propose une synthèse (à lire à la fin de ce texte) disons personnelle du Colloque d’Evry qui marque l’engagement profond de l’enseignant investi dans la solidarité, ici et là-bas…

Les intervenants sont entrés dans le vif du sujet et ont tenté de répondre à des questions inhabituelles et complexes  posée aussi bien par Pierre Gire[1]  qu’Alain Le Guyader[2]:

  • Les principes de l’humanitaire occidental, ses valeurs, ses finalités ? Quel est son impensé, son inconscient ?
  • En quoi et comment l’humanitaire s’échappe-t-il de l’idéologie, de la puissance politique ?
  • Que devient l’humanitaire face à la pluralité des cultures ? N’y aurait-il pas une menace sur l’humanisme,  un risque de déstructuration des cultures dans les pays où ce modèle humanitaire s’impose ?
  • Le destin de l’humanitaire ne serait-t-il pas dans son propre effacement,  disparaitre pour que les pays dévastés s’affranchissent eux-mêmes ?
  • Quelles sont les compétences nécessaires à l’humanitaire aujourd’hui?
  • L’internationalisation des formations humanitaires et le développement des partenariats interuniversitaires avec le Sud pourraient-ils contribuer à la désoccidentalisation de l’humanitaire ?

Après avoir rappelé que l’humanitaire revêt des modalités multiples, que les acteurs et les pratiques sont diversifiés, le thème de la réciprocité entre les pays du Nord et les pays du Sud a été abordé ainsi que ses conséquences et les relations asymétriques qui peuvent s’ensuivre. De même, les représentations et les perceptions ont été questionnées : celles que l’humanitaire peut avoir des pays du Sud et celles que les pays du Sud peuvent avoir de l’humanitaire. Enfin des propositions ont été faites pour tenir compte des cultures et désoccidentaliser l’humanitaire.

Selon Dany Rondeau, l’humanitaire se trouve dans une situation contradictoire à la fois de type d’intérêt d’univocité (action tournée vers d’autres) et de type de rapports asymétriques. Les Occidentaux ont la volonté et le pouvoir d’agir et les pays récepteurs de cette aide sont dépourvus de ce pouvoir à cause de la situation de crise et c’est ainsi que les uns deviennent des bénéficiaires et sont considérés comme vulnérables et les autres comme responsables ayant le pouvoir de remédier à la situation humanitaire. De même, Bernard Hours considère l’humanitaire comme une relation asymétrique et qu’il s’agit d’une pratique socialement, politiquement et financièrement située. L’anthropologue estime que l’humanitaire n’est pas du tout neutre (« fantasme idéologique des urgentistes ») et que cette aide peut être manipulée voire dévoyée comme ce fut le cas lors de la guerre en Bosnie (vision culturaliste dominante du conflit qui a prévalu : André Dizdarevic). Il envisage l’action humanitaire selon 3 points constitutifs de cette pratique à savoir l’universalité des droits de l’homme (« déclaration d’intention et un souhait »), l’ingérence et enfin la désignation et la construction de la figure de la victime. En présentant la victime comme corps souffrant à soigner, on lui retire sa dignité et les rapports s’en trouvent d’autant plus asymétriques. Pour Pierre Micheletti, il y a un modèle humanitaire dominant à remettre en question dont « le code génétique est occidental ». Mohamed Haddad explique cette domination par le fait que l’essentiel des textes et des concepts humanitaires ont été créés entre 1860 et 1960, forgés dans un cadre ethnocentriste occidental alors que les autres aires culturelles n’ont pas été impliquées dans ces débats et dans ces textes du fait de la colonisation.

La question des perceptions et des représentations de cette domination est importante et selon Mohamed Haddad, les sociétés non occidentales ont subi en même temps : des guerres, des armes et des lois humanitaires venant de l’Occident. Pour ces populations, « ce sont les mêmes personnes qui vendent des armes et qui viennent proposer une règlementation pour atténuer l’effet de ces armes qu’elles ont elles-mêmes vendues ». En effet, pour Bernard Hours, l’action humanitaire qu’il considère comme « accessoire d’Occident » est perçue par les populations dans la continuité de la colonisation et des guerres coloniales.  De plus, la logique de compassion qui prévaut dans l’humanitaire peut être considérée comme humiliante par les pays du Sud et susciter une accumulation de malentendus selon Mohamed Haddad. C’est ainsi que Balveer Arora explique le refus de l’Inde de l’aide internationale lors du Tsunami en 2006. L’acceptation de l’intervention occidentale aurait remis en question le prestige national de l’Inde, auprès de la population indienne, en tant que puissance internationale.

Pour Pierre Micheletti, la réception de l’intervention humanitaire occidental peut être aussi bien positive que violente allant jusqu’à cibler délibérément les humanitaires (enlèvement et meurtre). Pour le médecin, lorsqu’on s’en prend à un acteur humanitaire, on s’en prend à une figure symbolique de l’Occident. Et c’est ainsi que les règles de sécurité auxquelles s’astreignent les ONG pour éviter ces risques de violence les éloignent du terrain d’intervention et de la population pour laquelle les humanitaires sont venus. Ces contraintes de sécurité peuvent d’ailleurs parfois remettre en question l’efficacité de cette aide et augmenter la méfiance de la population comme l’ont décrit Alice Corbet et Michel Galy.

Pour conclure, les intervenants ont fait quelques recommandations pour « désoccidentaliser » l’aide humanitaire. Dany Rondeau et Alice Corbet ont rappelé la nécessité d’une compétence interculturelle à visée éthique plutôt que stratégique. Pour Bernard Hours, il faut introduire une réciprocité dans les rapports que constitue l’humanitaire. Tandis que Balveer Arora recommande la validation transculturelle des concepts universels prônés par le monde occidental. Les concepts universalistes doivent être soumis aux regards d’autres modèles culturels pour être validés.

Cette validation transculturelle peut se faire d’une part par le biais de la formation : coopération interuniversitaire entre le Sud et le Nord et le partenariat international (Mamadou Badji, Samba Thiam, Anoukaha, Henri-Désiré Modi Koko Bebey, Allamaye Golbey, Koffi Kounté et Esoh Elame) et d’autre part par la prise en compte dans les programmes humanitaires de l’apport que peuvent constituer les sciences humaines et notamment les anthropologues et les sociologues (André Julliard, Alice Corbet et Michel Galy ).

 

[1] Pierre Gire : ancien doyen de la faculté de philosophie et ancien vice-recteur de l’Université catholique de Lyon,  professeur à la faculté de philosophie et chargé de mission pour la recherche.

[2] Alain Le Guyader : philosophe et sociologue. Maître de conférences à l’Université d’Evry. Membre du « Centre de recherches et d’études sur les droits de l’Homme et le droit humanitaire » à l’Université de Paris-Sud et du “Centre Léon Duguit” de l’Université d’Evry et directeur du master Coopération et Solidarité internationales.

 

Synthèse du Colloque d’Evry

Par Marc Bulteau, Université de Savoie

Aide humanitaire, Droits de l’homme, Coopération et solidarité internationale : quelles formations pour quels métiers ? Quelques éléments de synthèse de ce colloque des 23 et 24 novembre réunissant à l’université d’Evry des universitaires, professionnels et étudiants.

Ils sont deux invités étrangers à ne pas avoir obtenu leur visa pour nous rejoindre ; une France des Droits de l’Homme dans laquelle je ne me reconnais pas. Mais Maître Kounté, intervenant et magistrat Togolais, a obtenu le statut de réfugié politique après avoir dénoncé des infractions à ces mêmes droits ; une France dans laquelle je me retrouve. Ainsi, d’emblée, deux mots vont traverser ce colloque : complexité et contradictions.

Avant tout, précisons à nouveau les enjeux. Ce qui « au Nord » est appelé « aide humanitaire » ou « solidarité internationale » est « au Sud » le plus souvent « action politique et sociale ». Ainsi, il s’agit bien par ces formations et ces métiers d’œuvrer à la transformation du monde, à la lutte contre les injustices et la précarité.

La complexité est déjà dans la diversité des acteurs, des formes d’action, des stratégies, des métiers, des emplois, des statuts, des normes. Par ailleurs, les ONG se retrouvent quasiment dans une situation schizophrène avec d’une part une injonction à travailler en réseau, en concertation, et dans un même temps la nécessité de se distinguer des autres afin, dans un secteur devenu concurrentiel, d’accéder plus facilement aux fonds des bailleurs institutionnels. Enfin, il est évident que des évolutions fortes sont à attendre du fait notamment des conséquences du réchauffement climatique et des tensions croissantes liées à l’accès aux ressources.

Ainsi, l’évolution de ces métiers est marquée par la notion de « professionnalisation ». Mais que recouvre-t-elle ? Trop souvent, sur demande des bailleurs, elle se traduit dans les faits par technicisation et bureaucratisation. Elles éloignent les salariés du « terrain », des populations locales, d’autant plus que l’insécurité (sentiment ou réalité ?) barricade ces travailleurs de l’humanitaire derrière procédures et murs. De plus, les addictions aux nouvelles technologies de l’information et de la communication accentuent dans de nombreux cas ces risques de césure entre professionnels et populations, l’écran masquant l’Autre.

Pourtant, la professionnalisation devrait se traduire par une meilleure capacité de compréhension des contextes et par une plus grande prise en compte des avis et compétences des populations « bénéficiaires ». Connaissances en sciences humaines, en inter culturalité, et des démarches participatives, capacité à aborder par des approches systémiques les contextes afin de mieux en appréhender la complexité devraient donc être au cœur de ces formations, en plus de tous les enseignements portant sur la méthodologie de projet et les « techniques » adjacentes.

Mais une bonne formation initiale n’est pas la garantie d’un accès à l’emploi. En plus de ces pré-requis, les recruteurs demandent une motivation basée tant sur une forte capacité à exprimer des indignations, des révoltes, qu’une cohérence dans le parcours, la preuve d’engagements réels. Apparaît ici un paradoxe : l’augmentation d’exigence en termes de compétences se double d’une véritable prolétarisation de ces emplois lors de l’entrée en « carrière ». Aujourd’hui, en France, ce n’est souvent que succession de stages, service civique, volontariat de solidarité international, quand ce n’est pas tout simplement bénévolat, pour des étudiants ayant le plus souvent un niveau bac + 5. De nombreuses OSI comptent pléthore de stagiaires, alors que pour certaines d’entre elles, les salaires sont plus que conséquents… Où est ici la solidarité ?

Alors, tout serait négatif ? Loin s’en faut. D’une part, des étudiants avides d’apprendre, de se confronter à la réalité, souvent déjà très engagés sur des terrains extrêmement variés liés à la solidarité. D’autre part, des pistes concrètes sont apparues lors des échanges de ces deux jours à travers les partenariats à tisser tant entre acteurs de formation initiale et formation continue, qu’entre organismes d’ici et d’ailleurs, du « Nord » comme du « Sud ». Il s’agit ici de favoriser les échanges entre chercheurs, enseignants, professionnels, étudiants, envisager des programmes de recherche communs, interroger les contenus de formation par regards croisés. Ces échanges développent les compétences interculturelles, l’appréhension du complexe et l’imagination de réponses innovantes.

Tout ceci afin que la professionnalisation ne soit pas une finalité mais bien un outil en faveur d’une solidarité à la fois plus active et plus en empathie pour plus de « résultat »… L’enjeu reste bien de changer ce monde !

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